‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 69 sur 158 · II. — Lv SVNTHKSE · texte numérisé non relu

II. — Lv SVNTHKSE

La philosophie, tout en distinguant l'être réel de ses relations, ne doit jamais oublier que les relations révèlent l'être :

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elles le montrent dans son action sur les autres êtres et dans l'action des autres êtres sur lui. On juge les gens à leur conduite et les choses à leurs rapports mutuels, à leur visible réciprocité. Les sciences des relations, qui sont les sciences positives, nous renseignent donc à leur manière sur les êtres, et leurs résultats doivent entrer dans l'interprétation du monde. La philosophie doit donc non seulement dégager les principes des diverses sciences, mais coordonner aussi à son point de vue propre leurs dernières conclusions ; elle doit les comparer entre elles < t faire l'application de l'une à l'autre, de manière à fondre chaque vue particulière en une vue d'ensemble, qui ne sera pas simplement scientifique, mais philosophique.

Or, il y a une fausse conception de la synthèse philosophique, comme il y en a aussi une vraie. Les Comte et les Spencer poursuivent « l'unification du savoir», mais il importe d'examiner par quels moyens on peut l'obtenir. Le philosophe n'a pas à continuer la recherche du savant dans la même direction, car, alors, il ne serait plus lui-même qu'un savant qui s'efforcerait d'ajouter à la science acquise une contribution nouvelle. Le philosophe n'a pas non plus pour tâche d'ajouter de noiw èWes généraiisaiiom k ceWes que, dans chaque science, les savants ont déjà opérées ; s'il le faisait, il serait encore un pur savant, par exemple un physicien plus habile à généraliser les vérités de la physique ou un chimiste plus habile à généraliser les vérités de la chimie. Le philosophe n'est pas non plus chargé d'ajouter de nouvelles hypothèses à celles qui existent déjà dans une science déterminée, par exemple aux hypothèses de l'optique, ondulation, émission, théorie électrique, etc. S'il le faisait et motivait ses hypothèses, il serait encore un pur savant; s'il ne les motivait pas, il se perdrait dans la fantaisie. Bref, la synthèse d'une science particulière ne regarde pas proprement la philosophie.

Est-ce à dire que, comme on l'a soutenu, la synthèse des sciences soit également en dehors de sa sphère ? Nous répon-

l'analysk i:t lk synthksh: kn I'UILosoI'Hm:. 2i7

drons que la synthèse (Ips sciences est une lâche tout autre que la synthèse d'une scie?ice. Ma's alors, objectera-t-on, vous vous contenlt-rez de fjihub'nHlés abstraites ou à'In/ixtdièscs plus aventureuses que celles auxquelles les savants, datis leur prudence, se seront arrêtés : vous planerez dans une atmosphère de plus en plus raréfiée et vous monterez vers le vide. Nullement : la synthèse des sciences consiste à établir un lioi entre les diverses sciences que les savants laissent éparses, et ce lien n'est nullement la simple généralisation ou la simple hypothèse. Il est, comme nous avons essayé de le montrer, l'application des sciences de l'esprit aux sciences <le la matière, l'interprétation de celles-ci parcelles-là, de la physique, au sens étymologique de ce mot, par la psychologie. Les spécialistes, plongés dans l'élude de leur choix comme dans un trou, ne cherchent guère les vastes horizons, pas même ceux du monde matériel, à plus forte raison ceux du monde de l'esprit, qui leur est étranger, à plus forte raison «iicore les perspeclivis plus vastes qui embrassent à la fois les sciences de la matière et les sciences de l'esprit.

Nous ne sonunes plus aux temps héroïques des savants universels, qui étaient en même temps des philosophes universels ; les Aristote, les Descartes, les Leibniz. La division <lu travail scientifique a entraîné une spécialisation croissante. La plupart des savants ne s'élèvent point aux idt'cs générales, ou, (piand ils s'y élèvent, on sait avec quelle témérité, avec quelle précipitation, avec quel esprit de géométrie sans esprit <le finesse ils s'arrogent le droit de trancher, au nom de la S/ience, les plus difficiles problèmes philosophiques, moraux €t sociaux. Autant ils montrent de prudence dans le champ de leurs recherches propres, autant, dès qu'ils en sortent, ils étalent de témérité présomptueuse. Heureux quand l'usage exclusif des méthodes géomé(ri(]ues, physiques, physiologiques, ne leur a pas faussé l'esprit ! Habitués à raisonuir d'une manière recliligne sur deux ou trois données d'une catégorie spéciale, ils perdent toute justesse dès qu'il s'agit de raisonner sur l'ensemble des données de toutes catégo-

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ries. La philosophie des géomètres, la philosophie des physiciens, la philosophie des physiologistes et médecins, voilà trois types de doctrines superficielles qui n'inspirent guère de confiance dans les savants pour l'interprétation profonde du monde et de la vie.

Loin de diminuer dans l'avenir, la tâche de la philosophieira en croissant. Elle devra compléter le point de vue physique par le point de vue psychologique, de manière à déterminer si c'est la matière qui est fondamentale et l'esprit qui est superficiel, ou, au contraire, si c'est l'esprit qui est la concavité de toutes choses et la matière qui est la convexité. Cù est dans le monde l'unité de composition, disons plutôt l'unité supérieure à la composition? Est-elle d'ordre mécanique ou d'ordre psychique ? Les résultats des sciences de la matière aboutissent-ils à faire de la vie mentale un pur accident et un pur épiphénomène, ou, au contraire, la vie mentale e.^telle le dedans de toute vie, et la vie même est-elle le dedans de toute matière? Il ne s'agit pas ici de généraliser des généralités, en les vidant de plus en plus comme avec une machine pneumatique ; il ne s'agit pas de rendre plus hypothétiques encore les hypothèses les plus risquées des savants ; il s'agit, au contraire, de réaliser ce qui n'était encore que général, abstrait et hypothétique, je veux dire déterminer quelle réalité nous découvre l'ensemble des deux grands groupes de sciences quand nous éclairons l'un par l'autre.

La philosophie n'est poiat « la science universelle », mais, ce qui est différent, l'étude de l'univers en tant que tel. Aucune science particulière, nous l'avons vu, n'a pour objet le Tout existant dans son unité. Quand le physicien, quand l'astronome nous parlent de l'univers, ils n'en désignent, en fait, qu'une partie ; cette idée même d'univM^rs ou de monde le& dépasse et est toute philosophique. Y a-t-il même un monde, un cosmos, ou n'y a-t-il qu'un chaos ? Ou encore, y a-t-it plusieurs mondes sans lien, perdus dans le vide, comme des îles d'être dans un océan de non-être? La réalité forme-t-elle une vraie totalité? Cette totalité est-elle finie ou infinie?

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Est-elle discontinue ou continue? \j ordre que nous croyons voir dans les parties du monde où nous vivons est-il une exception, un l'ordre ^'^t-il la règle de Tunivers? Ce que nous appelons ordre est-il vérité ou simple apparence ? Les lois mêmes du monde sont-elles des procédés réels de la nature ou des notions de notre esprit? Qui prétendra que de tels problèmes soient de la sphère des savants? Non, .aucun n'a affaire avec le véritable univers; chacun se renferme dans son centre particulier d'observation sans avoir à emhra^s•'r la totalité de l'existence; c'est du philosophe seul que lunivers est la patrie, lui scul a le droit de dire : ciria simi tuiiu^ rnundi.

On voit en quoi consiste la vraie synthèse ou umlioalitm du savoir, et combien elle est éloignée de se perdre dans le vague des abstractions purement scientifiques. Oue Tachèveiiicnt complet de celte synthèse soit irréalisable, nous lavons posé en principe ; mais c'est précisément à la philosophie de montrer qu'il est irréalisable et pourquoi ; c'est aussi à elle d'en commencer la réalisation, puisque toute vraie synthèse du monde est sur un plan supérieur à celui où les savants travaillent.

Si donc la conception que les Comte et les Spencer se sont faite de la philosophie était erronée, par l'exclusion comtisle de la psycholugie uw par la réduction spencérienne d-- la psychologie à im prolongement des sciences mécaniques, physiques cl biologiques, la conception que nous proposons est toute différente et ne se perd nullement dans des inania rcf/iift qui commenceraient là où les savants ont la luvauté tle s'arrêter.

La manière dont le philusoplie duit opérer la synthèse des diverses sciences nous fait comprendre du même coup celle dont il doit opérer la synthèse conciliatrice des doctrines philosophiques du passé et du présent. Ces doctrines sont ellesmêmes des essais de synthèse universelle, en même ttnips que d'analyse radicale. L'universalité de leur synthèse n'est pas complète, pas plus que leur analyse n'a atteint les éié-

monts ultimes. 11 reste donc toujours beaucoup à faire pour les nouveaux venus; mais ce qu'ils feront ne saurait contredire ce qui a été fait d'exact par leurs devanciers ; ils ne peuvent que compléter les diverses doctrines et, par là, avancer leur mutuelle conciliation. Pour cela chaque philosophe doit puiser aux mêmes sources vives que ses prédécesseurs, mais y puiser une eau nouvelle. La première de ces sources toujours jaillissantes est la conscience, de mieux en mieux explorée par la philosophie ; la seconde est l'expérience extérieure, de mieux en mieux organisée par la science. Là, encore, le travail de svnthèse ne consiste ni à mélanger les doctrines, ni à choisir un peu dans l'une, un peu dans l'autre, pour les accorder en apparence à la faveur du vague et de l'obscur, comme on accorderait les sept- couleurs de l'arccn-ciel dans le gris de la nuit tombante. Une synthèse n'est pas un amalgame éclectique, encore moins un compromis obtenu par l'abandon de tout ce qu'il y a d'original et de fort dans les doctrines au profit de leurs banalités. Non, la vraie synthèse exige la découverte préalable, dans le domaine de l'expérience, de choses qui avaient échappé totalement ou partiellement à nos prédécesseurs. Une observation plus profonde de notre conscience et de notre vie intérieure est la condition première pour trouver des idées originales qui dépassent les synthèses antérieures et permettent de les relier dans une unité supérieure. Cette unité ne doit pas être simplement un ensemble de concepts vides ou d'abstractions creuses; ce doit être quelque chose de réel et de vivant, pris sur le fait par la réflexion. Une fois en possession de termes nouveaux à introduire dans la question, on peut établir un lien entre ce terme et les autres. Et, de même qu'on doit trouver des termes nouveaux, de même il faut trouver des relations nouvelles. Que de découvertes, en philosophie comme en science, sont des relations qui avaient échappé à tous les yeux? Pour trouver le rapport entre la chute d'une pomme et le système astronomique, il ne fallait rien moins que Newton. Des termes nouveaux et des rela-

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lions nouvelles, des sons nouveaux et des harmonies nouvelles, voilà ce qu'on ne saurait appeler des conceptions vides, des compromis entre les doctrines préexistantes, une mixture arbitraire selon le goût de Victor Cousin, sorte de Ihériaque où se mêlent des extraits nullement quintessenciés «d'idéalisme», de ((matérialisme», de scepticisme», de « mysticisme », les « quatre systèmes immortels ».

La vraie méthode de synthèse ne se confondra jamais avec une juxtaposition de doctrines historiques incomplètement ramenées chacune à rmiité et non réduites ensemble à une unité supérieure (1).

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