III. La MKTIIODK l>i: I.A l'IlII.dSOlMIlE
L'interprétation du mundc, à notre époque, ne saurait plus être purement conceptuelle ; elle ne peut se contenter d'ériger en principes des définitions de concepts pour en dé-
(1) l'as plus que cet éclectisme, la philosophie acliielie ne saurait ailmellrc, malgré son utilité rcLilive et provisoire, la prétendue méthode" criticiste ■- de Renouvier, qui, exclusivement appuyée sur le principe de contradiction, consistait à «circonscrire », à borner arliticielienient les choses, à constiuire dos notions et déliiiitions plus ou moins incomplètes, à faire des écliafaudages de concepts avtc planches, pieux et poutres, relies par des cordes losriques. Les échafaudafres sont nécessaires, m;iis il ne faut pas les conlondre avec ledilice. Dans la pliilusopliic, le réel déborde toujours nos concepts : la synthèse (lu'olTrira nu philosophe ne sera donc jamais. iulej^rale ; il restera toujours quelque chose au delà, et, a l'intérieur, on (iécouvrira toujours des solutions de continuité, des trous entre les idées; mais ce n'est pas une raison pour accuser ce philosophe de se contredire. Ceux ipii, p;ir peur de contradictions souvent tout app;irentes, s'en tiennent à une seule idée et se mettent des leilléres i)our s'empêcher de voir le reste, se croient de puissants lojjiciens; ils sont simplement des demi-avens;les. Il est possible qu'ils ne soient pas eu c lutradiclion avec eux-mêmes; par malheur ils sont en contradiction avec la réalité, dont ils meconnaisseiil les éléments essentiels. Les crilicisles blâment ceux ipii font elTort pour tout elreindre et qui se refusent à rien circonscrire; mais le premier et le plus illustre des penseurs de ce çenre n'est-il |ias î'I.iloii lui-méiue, qui. (|uaiid iiu lui oll're a choisir entre deux choses. « les prend toutes deux ■ ? rour(iuoi rofuserail-on une vérité, d'où qu'elle vienne et quelque trouble qu'elle apporte dans nos doctrines'.' Pourquoi s'enfcrmerait-on dans un système pseudo-losrique, conceptuel, nécessairement inéstal au tout réel, inégal à la vie même, qui ne connaît pas les systèmes, à celle vie intérieure qui est la source tonjouis lecoudaute? Les philosophes doivent donc, surtout à noire époque, se servir des concepts et des déductions jilus ou moins sylio^'istiques sans les croire égaux aux choses. Ils ne doivent pas avoir la uaïvele d un enfant qui, lorgnant riiori/."ii à travers le petit creux de sa main fermée, s'imaginerait que les objets disparaissent de la réalité en mèiiH; temps que son champ visuel.
duire ensuite les conséquences logiques. Les concepts sont généraux; la réalité est individuelle; les concepts sont abstraits, conséquemment partiels ; la réalilé est un tout complet qui déborde les concepts. Quant à la déduction, elle ne peut trouver dans les conséquences que ce qui était contenu implicitement dans les définitions et concepts. A elle seule, elle serait donc impuissante.
L'interprétation du monde ne doit pas non plus consister dans une étude et classification des genres et espèces, comme celles où se complaisaient les péripatéticiens du moyen âge et les pseudo-platoniciens. Les genres et les espèces sont encore des concepts de notre esprit répondant à des identités partielles ou totales dans les objets réels. Le syllogisme aristotélique des genres et des espèces est donc une sorte d'artifice qui emprunte sa valeur aux identités cachées de conditions ou raisons qu'ils expriment. L'attribut de mortalité est inséparable des attributs de ce que nous groupons sous le nolu d'animalité ; et ceux-ci sont inséparables des attributs de ce que nous groupons sous le nom d'humanité. Pourquoi? C'est qu'au fond il y a des identités ou similitudes de conditions causales auxquelles les animaux, y compris l'homme, sont soumis, et que la mort est une conséquence de ces antécédents identiques ou semblables. La mort est un arrêt des mouvements qui constituent les fonctions de la respiration, de la circulation, de la nutrition, etc.; et ce mouvement d'arrêt est un effet mécanique qui serait calculable pour une mathématique plus savante que la nôtre, c'est-à-dire réductible à des équations et à des déductions selon les lois de l'étendue, du temps et de la quantité. Q^ifind nous parlons du genre mortel^ nous construisons un simple schème de lois naturelles réductibles à ces lois mécaniques, et dont une analyse assez savante nous révélerait la nécessité mathématique. Nous finirions alors par comprendre qu'il est mathématiquement et mécaniquement contradictoire que les mouvements de la respiration, de la circulation, etc., ne finissent pas par s'arrêter, comme il est contradictoire que
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les mouvements d'un pendule qui rencontre la résistance de l'air ne finissent pas par s'arrêter. La conséquence arrH final ■est contenue d'avance dans les prémisses mécaniques du problème de Voscillatiou, comme la conséquence ;/io/7 dans ies prémisses de la vie humaine. Il y a Là autant de cas particuliers du théorème du parallélogramme des forces, •exprimant la composition des mouvements. Les syllo^;ismes des genres et espèces se jouent donc loin des choses; les raisonnements mathématiques de quantités et de relations <juantitatives nous rapprochent davantage des lois nécessaires qui régissent les rapports des êtres indépendamment -de l'effet qualitatif produit sur nos sens, iudèpendaMuiieiil •aussi du fond, psychique ou non, que le métaphysicien peut attribuer aux éléments primordiaux, sous les noms de force, <ractivité, de pré-sensation et d'appétition, etc.
La logique aristotélicienne a ramené tous les jugmients li des atlribulions, où un certain attribut est uni à un sujet, ee qui permet d'établir des rapports d'extension et de compréhension, dis genres et des espèces. Hegel a fctrt bien Jiiontré que tous les jugements ne sont pas de ce type unique : il y a des jugements de relation, à savoir les jugements mathématiques et les jugements d'existence, qui ne se ramènent pas au type du jugement attributif; par conséquent, la logique aristotélicienne doit être dépassée au profit d'une logique plus générale, la logique des relations, f.'est ce <iue Platon avait drjà compris; de plus, Platon avait fait voir qu'il y a des relations entre les idées différentes et même opposées. Il avait considéré connue la ti\che essentielle des philosophes de rechercher et d'ordonner ces corrélations iicccsaaires entre idées distinctes et contraires. La réalité étant ellemême une conciliation des différences et des opposés dans l'unité de l'être, la pensée doit-elle même dégager les relations nécessaires des idées, qui sont les mêmes, quand on les dégage exactement, que les relations des choses et fondent la possibilité éternelle ou éternelle intelligibilité dt s relations réelles. Ari^tole n'a pas sai>i la profoutlt ur de la doctrine
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platonicienne, et on a justement remarqué que l'auteur du Parménide, en rejetant par avance le postulat fondamental de la logique aristotélicienne, se mettait d'emblée hors des cadres de celte logique, «ce qui a rendu tout le système platonicien inintelligible pour Aristote» (1). Hegel est revenu à la pensée de Platon et, s'il a abusé de la dialectique en la substituant trop souvent à l'expérience (qui était au fond son soutien), s'il a trop joué avec les contradictions logiques, il n'en a pas moins montré à la philosophie une des voies où elle devra toujours marcher : la synthèse des idées opposées au moyen d'idées plus complètes et plus hautes. Mais ce n'est pas une logique abstraite et à priori qui doit fournir ces idées; c'est l'expérience, aidée de l'induction et de la déduction.
On a prétendu, il est vrai, qu'une construction synthétique est toujours du même coup individuelle; elle est, dit-on, système de Platon, système d^'Aristote, système de Descartes, etc. — Mais, d'abord, nous avons vu que la construction individuelle a pour objet de saisir, dans la conscience même de notre réalité constitutive, la réalité universelle. C'est une perspective qui peut être d'abord particulière à un individu, mais d'où, à travers sa propre conscience, ou plutôt dans sa propre conscience, il contemple le tout. Chacun peut ensuite se placer au même centre interne pour y embrasser le même panorama. Le caractère personnel que conservera l'interprétation universelle n'établira jamais entre les différents philosophes des oppositions aussi gi'andes que se l'imaginent les historiens superficiels de la philosophie. Si Aristote a pu disputer contre Platon, le véritable Aristote n'en est pas moins, comme nous avons essayé de le montrer ailleurs, conciliable avec le vrai Platon. Les systèmes se touchent par les vérités fondamentales qu'ils enveloppent ; Xldée de Platon et \ Acle d'Arislote se retrouvent dans le
(1) M. Honé Berlhelot, L'Espace el le Teuiiis des Pliysiciens, Revue de Métaphysique, novembre 1910, p. 774.