LES LIMITES DU CONXAISSABLE ET L'INCONNAISSABLE
L'idée de substance sera aussi inapplicable au nouinène que celle de cause. Veut-on parler simplement d'une " raisuii d'être quelconque » au sens de Leibniz ? Mais l'idée de raison intelligible est elle-même un rapporta l'intelligence ; elle est ce qui permet à l'intelligence d'avoir prise sur un objet; elle est, par exemple, s'il s'agit de faits, un antécédent qui explique tel conséijucnt. Toutes notions qu'on ne peut introduire dans la chose en soi. Allons plus avant dans le problème. Uu'esl-ce qu'une chose ? iV'ut-on dire qu'une chose ne soit en rien un oh jet? Encore faut-il que cette chose soit conçue ; o\\ toute conception a un objet quelconque, si peu déterminé soil-il. La chose en soi ne peut donc pas même être une chose, encore moins peut-elle être en soi, c'està-dire intérieure à une réalité qui n'est elle-même concevable que par l'application de la catégorie de réalité. Les termes mêmes de la question posée par Kant s'évanouissent. Aussi Kant a-l-i! vainement tenté d'élablir l'existence ou la possibilité de la chose en soi. Selon lui nous saisissons avec certitude la réalité emj)irique sous une double condition : 1" une intuition sensible, ayant les formes à priori de la sensibilité, étendue et temps; ;2" une liaison selon les catégories également à priori de l'entendement. Or, les modes et formes de la sensibilité et les catégories de l'entendement expriment, dit Kant, la nature du sujet. Donc, selon Kant, les phénomènes sont des représentations. Etant tels, il faut bien qu'il y ail des choses représentées, des choses en soi. — Toute cette déduction est inexacte. 1° Nous ignorons si les formes de la sensibilité et les catégories de l'entendement manifestent simplement notre liature ; il est même impossible, puisque nous ne sonnnes pas des absolus se suflisant ;i eux-mêmes, qu'elles ne manifestent pas aussi la nature. De ce qu'il n'y a point de couleur rouge sans des yeux pour la sentir, il ne résulte nullement que les causes de Va couleur et leurs lois tiennent uniquement aux yeux. 2" Dire que les sensations sont des u représentations », c'est leur attribuer un caractère qui n'a de sens que si on entend
par là une correspondance avec des réalités empiriques, mais non avec des choses eii soi.
Certes, si vous commencez par poser l'idée d'apparence représentative, il est clair que vous en déduirez la chose eu soi, car vous aurez commencé par l'introduire subrepticement, comme la muscade du prestidigitateur, dans l'idée même d'apparence, qui signifie la manière dont apparaît pour nous une réalité en soi. Pétition de principe. D'autre part, si vous commencez par poser des choses en soi pour en conclure le caractère apparent de nos représentations, vous faites également une pétition de principe. Kant oppose sans cesse les apparences à la réalité en soi; à vrai dire, tout est réel. Ce que nous nommons apparences, c'est un rapport réel entre nos états de conscience réels et des états de la réalité autres que les nôtres. C'est seulement en un sens tout dérivé et tout humain qu'il y a des apparences : le bâton dans l'eau parait brisé, mais il y a là un jeu réel de faits optiques ; c'est nous qui aurions tort de faire coïncider idéalement, sans correction, les données réelles de la vue avec les données réelles du tact. De ce qu'il y a on tout et partout complète et réciproque détermination causale, il résulte que, dans la réalité, toute distinction absolue est illégitime entre essence et apparence. L'apparence elle-même fait partie des termes en interaction, tout comme l'essence : il n'y a donc pas d'un coté des réalités, de l'autre des phénomènes, et par surplus, selon quelques-uns, des épiphénomènes oisifs, légers nuages glissant dans le vide : tout est cause et effet, tout agit et pàtit, toiit entre dans les relations universelles, tout baigne dans la mer universelle. Il peut bien, pour mes sens, se produire une apparence ne répondant pas à tous les faits extérieurs qui, ordinairement, lui correspondent , par exemple une hallucination ; mais celte apparence correspond elle-même, dans mon cerveau, à un ensemble de faits réels qui sufht à l'expliquer et qui ne pouvait pas ne pas la produire. Elle-même est un anneau nécessaire dans la chaîne phénoménale. Il n'y a point de phéno-
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mènes de surcroil ; supprimez un seul phénomène, une seule prétendue apparence, et toute la réalité est changée. C'est là le principe même de la théorie des idées-forces par opposition aux idées-reflets. Au lieu de phénomènes, nous devons donc admettre des réalités et des faits. Quand nous parlons de phénomènes (le terme étant devenu usuel), nous ne devons pas entendre par là des apparences pour une conscience, mais des événements qui se produisent dans le temps, des changements, des modes du devenir (1).