I. — La théorie de l\ « co.nscience-épiphéno.mè.ne
Selon la théorie que soutenaient encore récemment les partisans de l'évolutionnisme purement physique, la conscience ne compterait pour rien comme « facteur » dans l'évolution, ce qui la rabaisserait singulièrement au point de vue pratique comme au point de vue théorique (1). La composition (ÏHamlct, par exemple, était un résultat déterminé par des phénomènes de pure mécanique, où l'unique rôle était joué par certains changements moléculaires dans le cerveau de Shakspeare. Quand le poète prêtait à son héros l'interrogation tragique : être ou bien ne pas être, les idées de l'être ou du néant, les sentiments d'amour pour la vie et d'horreur pour la mort, les aspirations à une existence éternelle, tout cela était, nous dit-on, de simples « accompagnements » à l'agitation des molécules cérébrales ; — ces idées et ces sentiments, n'ont pas plus coopéré au monologue d'Hamlel que le rayon de l'étoile reflété par la surface de la mer ne détermine la marche de l'étoile. L'histoire de Shakspeare, Lhisloire de l'humanité et du monde aurait été la même sous tous les autres rapports, si l'idée, le sentiment et le désir n'avaient jamais nulle part existé : le soleil et les étoiles auraient accompli leurs mêmes révolutions, et, comme l'astronomie céleste, l'astronomie cérébrale aurait présenté les mêmes phases, aux
M) Quelques-unes des pages qu'on va lire ont pniu d'ohonl, d;ins la Revue des Deux-Mondes, en 1891 (tome CV, p. 433.
LE l'ARALLÉLlSME DU PHYSIOUE KT DU MENTAL. -iO'J
mômes lieux, aux mêmes points de la durée. Les sentiments héroïques de ceux qui ont mis la plus haute morale en pratique n'étaient que l'extérieur et l'apparence d'une agitation interne de corpuscules étrangers à toute morale.
liion plus, non seulement nos états de conscience étaient,' |)onr les évolulionnistes, sans action dans l'histoire générale du monde, mais ils étaient encore sans la moindre action l'un sur l'autre ; il n'en est, disait-on, aucun qui soit la condition du suivant ; ils ont tous pour unique condition des changements extérieurs. Si je veux retirer de l'eau un enfant qui se noie, ce n'est pas parce que je souffre de sa souffrance et que, simultanément, il se passe dans mon cerveau tels et tels phénomènes ; c'est parce que les molécules cérébrales sont, en dehors de toute raison « psychique », dans telles situations réciproques, animées de tels mouvements tout physiques ; la série des conditions est exclusivement cérébrale et matérielh' ; il n'y a dans le mental et le moral que du conditionné^ jamais du «conditionnant», que les ombres des ressorts efficaces, jamais les ressorts mêmes.
Cette complète inertie du mental et du moral en entraînait la complète supcrfluité. Les idées, les sentiments, les désirs et vulilions, paraissent des mystères incompréhensibles ; ils naissent de rien, ils ne servent h. rien, ils ne laissent derrière eux aucunes conséquences. C'est le scandale de la nature, qui pourrait se passer de ces parasites et qui cependant arrive, on ne sait comment, à produire cette superfétation, la conscicm^e, poiu' le seul plaisir ou la seule douleur d'v venir contempler sa propre image et de se demander avec llanilt't s'il ne vaudrait pas mieux ne pas être.
Ouvrez h's livres de la plupart des jihysiologistes et médecins de la dernière moitié du dix-septième siècle, surtout de ceux qui se rattachaient, en France, à l'école positiviste de Paris, en Angleterre, à la doctrine évolutionniste de Darwin, de Spencer, de Xaudsley et de Huxley ; vous retrouverez sans cesse ces expressions qui avaient fait fortune et que M. Hihot leur emprunte souvent : li pensée est un « épiphenomène »,
la pensée est un « fait surajouté », un « .^urcruit )>,un «luxe », un « accessoire ». Quant à la volonlé, même morale, elle n'existe pas comme telle et se réduit à des résultantes de mouvements.
Les découvertes sur l'hypnotisme semblèrent, à première vue, confirmer cette hypothèse et nous réduire, sous le rapport moral, à des automates inertes : — Voici l'homme-machine de La Mettrie, disaient les physiologistes ; nous en démontons et remontons devant vous les rouages ; nous n'avons qu'à presser tel ressort pour le faire agir, tel autre pour le faire parler ; bien plus, nous lui faisons exécuter, une fois réveillé, des actes qu'il attribue à sa volonté propre, qu'il approuve ou dont il a des remords, et c'est nous, en réalité, qui tenons le fil de cette marionnette humaine.
Nietzsche, lui aussi, se laisse entraîner par la mode et dit dans sa Volonté de puissance : « Tout se passerait aussi exactement d'après le même enchaînement de causes et d'effets, si ces états de plaisir et de douleur n'existaient pas ; et l'on se trompe simplement si l'on prétend qulis occasionnent n'importe quoi. » Voilà donc des phénomènes sans utilité, des effets qui ne sont pas des causes à leur tour dans l'universel enchaînement des causes et des effets, dans l'universelle réciprocité des déterminations causales. « Le monde de la conscience, dit Nietzsche dans la Volonté de puissance ['^ 263), est surajouté. Dans le processus général de l'adaptation et de la systématisation, la conscience ne joue aucun rôle. » Pour Nietzsche, la conscience est une glace où l'on se voit, et qui n'influe en rien sur celui qui s'y voit.