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LA CRITIQUE DU DÉTERMINISME. 3:H

prévoir les états do conscience ou (l'inconscience qui corres- ])on(lent aux tffels futurs des causes présentes, c'tsl une tout autre question. L'intelligence humaine, à coup sûr, qui ne possède pour <e représenter le fond des artions causales que les résidus de nos propres actions et l'éactiuns sur le milieu, est impuissante à accomplir une telle tâche.

Le fût-elle, elle ne saurait davantage pénétrer par la prévision, ou même par la vision, dans l'intimité des êtres pour s'identifier avec eux. L'intelligence n'est ni la sensibilité, ni la volonté, ni l'existence même : elle ne peut donc pas se substituer d'avance h ces choses, comme si l'œil voulait voir d'avance un son ou une odeur. Le déterminisme absolu {)lace l'action causale et la réalité plus rtî</o«</ que l'intelligence, qui demeure à ses yeux plus ou moins extérieure et superlicielle ; il exclut donc la prévision intellectuelle du fond ultime des choses.

Pour notre part, nous n'avons jamais admis qu'on pose, comme Uenouvier, la question de la liberté en termes de prévisibililé ou d'imprévisibilité. « Cela est écrit » n'a pas plus de sens en effet dans l'hypothèse du déterminisme que dans celle de la liberté. La prévision étant, comme nous venons de le dire, un rapport du réel à l'intelligence conceptuelle, celle-ci laisse nécessairement échapper une partie de la réalité. Pour le déterminisme, une chose ne peut être réelle que si toutes ses conditions antécédentes et concomitantes sont données, et, dès qu'elles sont données, elle est elle-même donnée ; donc je ne puis pas me donner /)</r avance en pensée toutes les conditions antécédentes et concomitantes d'un faitsentiment ou acte de volonté, ou alors le fait lui-même serait donné et j'éprouverais le sentiment ou j'accomplirais Pacte volontaire. L'univers avancerait tout duii coup par moi et en moi, comme si, d'un mouvement de mon doigt, j'avançais de plusieurs années ou siècles l'aii^uille sur la grande horloge de l'univers. D'où il suit (jue la coniplète et absolue détermination réelle, ne pouvant se préexister à ellemême, exclut la complète prévision par la simple intelligence.

332 APPENDICi:.

C'est donc à tort que Renouvier et M. Bergson arguent immédiatement de l'impossibilité de prévoir à la liberté.

Non seulement l'imprévisibilité, à elle seule et par ellemême, n'entraîne pas l'indétermination dans la nature ou dans l'homme, mais l'impossibilité de prévoir peut au contraire provenir de ce que la détermination est trop complète, trop entière, trop étendue à l'infinité des détails les plus originaux pour qu'aucune intelligence puisse saisir dans sa totalité inljnie et le détail des causes et le détail des eflèts ; pour que, cessant d'être simple intelligence, elle puisse devenir adéquate au réel, identique au réel. Dans cette hypothèse, ce seraient précisément la profondeur et la largeur immenses du déterminisme réel qui feraient que l'intelligence ne peut se le représenter^ toute représentation étant inégale au réel. Le réel peut être senti, il peut être conscient, mais il ne peut être senti à l'avance, ni entièrement conscient à l'avance, puisqu'il n'est pas encore. 11 ne peut être prévu que dans ses conditions dominantes, mais celte prévision, dont nous parlerons tout à l'heure, ne remplace pas le sentiment qu'aura la réalité d'elle-même quand elle sera réalisée. Au delà de la prévision" intellectuelle, il y aura donc toujours un reste, un résidu : l'effet réel, qui ne sera senti que quand il sera réel. En conclure immédiatement que, pour cette simple raison, l'effet est indéterminé, contingent, libre, c'est conclure au delà des prémisses et plutôt au rebours. Si vous ne pouvez le saisir tout entier par la conscience que quand la totalité de ses causes et con-causes l'aura déterminé et réalisé, cela peut tenir à ce qu'il y a réelle détermination et non pas indétermination. C'est alors le trop de causes déterminantes, qui rend la prévision impossible.

C'est surtout dans l'ordre psychique que la prévision complète est impossible, vu Xinfinitè des données et' la singularité ^erj^éixiAle de leur ensemble ainsi que de leurs résultats ; mais il ne s'ensuit encore en aucune manière que le résultat ne soit pas réellement déterminé par les causes indépendamment de notre représentation possible ou impossible,

LA CRITIQUE DU DtTIlK M 1 N 1 S M K. (il

iiidcpuiRlaiiimenl même de tonte rcprésentaliuii. Pn}-rlt^t< tiiiiiii?m(î réel n'est pas néces.sairenienl et iiiL-iiie exclut pre- \isi(m, pré-représentation de la réalité. Le point de vue de la ( au.>alilé réelle et celui de la représentai iun ^tiiil donc bien deux problèmes différents. Pre-detf-rniinisuie' n'implique pas pré-science, et pré-science n'implique pas pré-conscience.

Au reste, l'impossibilité de prévision complète ne s'applique pas seulement aux actes (bbres ou non; mais aussi aux soulïrances les plus manireslement fatales. Une gazelle est déchirée vivante par un lion ; ce qu'elle éprouve est un ensemble de sensations douloureuses ré.-uliant de toutes les fractures de sa chair et de ses nerfs, de toutec^ les réactions viobîntes de toutes les parties de son corps contre la morsure cruelle. Il y a là un étal général de conscience où la la liberté n'est pour rien, et alors même que l'animal lutte, si on élimine ce qui tient à son propre effort (fùt-il libre , il restera toujours l'ensemble de sensations afférentes et d'émotions fatales qui sont une réponse à ces sensations. Pour prévoir en son caractère spécifique et unique la douleur de telle gazelle torturée par tel liun, il faudrait réaliser d'axance en soi le moment même de cette torture, en avoir soi-même conscience, l'éprouver telle qu'elle est dans l'infinité de ses angoisses.

Conclurons-nous de ces considérations que la torture de tous les autres animaux qui souffrent, depuis le ver de terre que notre pied écrase jusqu'à la mère devant son fils mourant, constituentdes manifestations de la liberté, des « inventions » libres de l'évolution créatrice ?

Une nécessité absolument aveugle, telle que les elfets de causes en conflit dans la nature seraient absolument en dehors des prises de l'intelligence pour ce qui concerne leur nature intime et leur qualité spécifique, n'en serait pas moins une nécessité, — nécessité causale, nécessité dynamique, puissmce sans yeux pour se voir et sans yeux pour être \ue, mais non moins fatale et irrésistible que le /•'<//////< des anciens. (Jn pourrait connaître, mesurer et prévoir les pas du monstre

33i APPENDICE.

et les pas des victimes, mais ce que sentiraient celles-ci sous l'étreinte prévue, on ne pourrait d'avance le sentir. Le secret demeurerait caché aux regards de l'intelligence dans le fond même de l'être insondé et insondable.

Accomplissons d'ailleurs l'opération inverse de la préscience, considérons ce qu'on pourrait appeler la post-science, la connaissance du passé. Pour connaître d'une connaissance adéquate ce que l'animal dévoré par un autre a souffert, il faudrait encore se reporter au moment même, prendre sa place, avoir conscience de sa conscience, souffrir de nouveau identiquement ce qu'il a souffert.

Si ce que l'intelligence ne peut prévoir était libre, il faudrait dire que tout est libre en nous. Nous ne pouvons pas prévoir non seulement le détail de nos actes à venir, mais pas davantage et même encore moins celui de nos souffrances. Nous ne pouvons pas savoir ce que nous éprouverons de douleur sur notre lit de mort. Nous ne pouvons pas davantage nous rappeler d'une manière exacte nos souffrances d'autrefois ; pour cela, il faudrait repasser par le même chemin, riant ou triste, nous baigner une seconde fois dans le même fleuve et y baigner le monde entier avec nous. Tout ce passé, actif ou passif, que nous ne pouvons nous représenter entièrement, est-il donc pour cela sans lois, sans causes, sans antécédents, sans raisons suffisantes ? Est-il tout entier libre jusque dans ses plus manifestes fatalités? Allons plus loin. Si l'irreprésentable, l'unique et l'individuel est le libre ipso facto^ il faut dire que, ne pouvant me représenter adéquatement ce que je suis, ce que je veux et fais en ce moment même, ne pouvant avoir cette parfaite connaissance de moi que poursuivait Socrate, je suis libre précisément dans la partie obscure et irreprésentable de mon être, dans ce qui est inconscient ou subconscient. C'est là placer la liberté de l'esprit précisément dans les régions ténébreuses où l'on a toujours \u la fatalité de la nature.

Dieu, dira-t-on, s'il est, peut se faire une conscience, pure et non intervenante, de l'univers, sorte de duplication Intel-

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lectutllf du iiKinde et cfjieiidaiit tout <î fait en dehors du monde. Dans l'hypollièse du déterminisme, celte infinie intelligence serait la conscience déjà fixée de l'avenir du monde ; en elle le monde seraitécrit. — Une telle conception, répondrons-nous, est impossible et contradictoire. I)'abord, une intelligence purement représentative et reflétante, sans action et sans force, miroir passif de l'univers, est une pure imagination. De plus, une telle intelligence ne peut pas être une exacte ibiplication de ce que je souffre, de ce que je veux, de ce que je fais de mauvais ou debon. Ellenepeutètre la conscience de ma conscience, et en même temps de la vôtre, la conscience de Néron et celle de Thraséas, la conscience contradictoire de tous les maux, de tous les biens, de toutes les vertus et de tous les crimes. La conscience divine ne peut même pas être un simple miroir extérieur du mal et du bien, de la joie et dt- la souffrance, à plus forte raison une conscience intérieure du méchant comme du juste, du malheureux comme de l'heureux. Dieu même, pour avoir la complète science de tout ce que souffrent, souffriront, ont souffert ses créatures, devrait lui-même le souffrir ; sinon, il n'aura pas connu tout le détail réel de la souffrance et s'en tiendra à celle affirmation générale : mes créatures souffriront, la femme enfantera dans la douleur. Encore ne saura-t-il pas ce que c'est qu'enfanter dans la douleur, s'il ne soufTre pas luimême.

Non seulement la prévision complète de la douleur individuelle est impossible, mais sa vision complète pendant ou après ne l'est pas moins. On peut dire alors que Dieu luimême, ne pouvant éprouver nos passions, ne peut pas savoir jusqu'à quel point nous sommes tentés interieuremtut au cœur de noire être ; pour nous juger, il faudrait qu'il put se mellre à noire place. Il ne peut donc pas plus connaître à fond nos actes passés que nos acles futurs, ajoutons, pour des raisons identiques, nos actes présents. Pour counaîtrc, du sein de l'éternité, l'acte criminel, pour le connaître tel qu'il est dans toutes ses nuances, pour sonder ainsi le cœur

et les reins du coupable, pour le juger en connaissance de. cause, il faudrait que Dieu se mît entièrement à la place du coupable, éprouvât ce qu'il éprouve, voulût ce qu'il veut, se fît méchant comme lui. Dieu ne peut connaître, juger et condamner Satan que s'il passe dans l'âme de Satan, que s'il se fait Satan.

On dira que les douleurs et les méchancetés connues de Dieu se perdent dans l'ensemble de sa sérénité et de sa bonté. Mais alors elles perdent au.-si leur nuance propre et leur individualité ; Dieu ne sonde plus les consciences.

« L'œil était dans la tombe et regardait Gain ».

Mais si cet œil est celui de Dieu, il ne regardera que du dehors. N'étant pas Gain, ne sentant pas et ne voulant pas ce que sent et veut Gain, il n'est ni sa conscience ni son vrai

Ji'S^i-

Il y a des chuses, a dit Aristote, qu'il vaut mieux ne pas voir que de les voir. 11 y en a surtout qu'il vaudrait mieux ne pas sentir, ne pas vouloir.

Il ne pourrait donc y avoir d'e'cr// dans l'omniscience divine que des rapports d'ordre et d'intelligibilité qui laissent en dehors les termes eux-mêmes, une algèbre du monde. Si réellement le déterminisme, c'est-à-dire la causalité universelle, se ramenait à une telle fiction, à un tel livre d£s destinées écrites dans l'éternité, il serait insoutenable. Mais la causalité réelle, la rationalité immanente qui fait que l'univers est un et lié en ses moindres parties n'a rien à voir avec les spéculations transcendantes sur la divinité. Gelles-ci sont et doivent rester ultérieures, dérivées, problématiques, subordonnées à notre conception du réel et surtout à nutre conception de l'idéal.

« Rien n'est écrit », rien ne peut être « écrit », sauf le dehors et le gros des événements en tant que soumis aux lois de l'interaction causale uni\erselle. Aucune écriture ne peut être adéquate au réel, soit que le réel soit entièrement déter-

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