I.A r.RlTIQUE DU DÉTEHM 1 N ISM K
miné par !a totalilt'' de ses antécédents et concomitants, ?oit qu'il reste indiHorniiiié par rapport à cette totalité. I)ans une telle situation, nous devons agir comme si rien n'était écrit et comme si nous étions nous-mêmes chargés d'écrire notre destiné(!, ce qui d'ailleurs est exact.
Si la prévision et le pré-sentiment complets du réel sont impossibles par définition même, la prévision partielle et toujours croissante est possible, et pour la science et pour la pratique. (!elles-t'i reposent sur des prévisibililc^s virtuelles (|ui peuvent indéfiniment passer à l'acte sans devenir jamais actuelles.
La prévision scientifique et pratique, en eilet, ne suppose plus qu'une intelligence quelconque pourrait réellement connaître tous les détails d'un événement ; elle suppose seulement que l'apparition de ces détails est, en fait, déterminée [)ar des causes ou raisons suffisantes, et que dans tous les cas où l'intelligence parvient à saisir, du sein du Tout irreprésentable, des liens de causalité particulière et représentable, A et B, tels que A étant doimé, B soit donné par cela seul, elle pourra alors prédire que la présence de A entraînera B comme etfet. C'est là-dessus que sont fondées toutes nos prévisions. Quand nous jetons une pierre en l'air, nous n'avons pas besoin, pour prédire qu'elle va tomber, de connaître toutes les particularités de la pierre, toutes celles de l'air ambiant, toutes C( lies du sol où nous sommes, tous les détails minuscules du mouvement que notre main accomplit, etc. Nous avons encore moins besoin de nous identifier avec la pierre, d'avoir l'intuition de tout ce qu'elle est et de tout ce qui se passe en elle. Nous n'avons besom que de connaître le ra[)port particidier entre corps pesant et chute libre dans l'espace, La connaissance d'une certaine connexion causale |)ermel de prédire tout ce qui résulte de cetto connexion précise, sans qu'il suit besoin pour cela de ccrnnaître la totalité des connexions causales dans l'univers. Sans doute nous pouvons nous tromper quand une connexion causale se trouve combinée avec une autre qui la contri'balance. Si un enfant
déclare qu'un ballon gonflé d'hydrogène et lancé en l'air va tomber, il se trompe par ignorance d'une autre loi causale ici en jeu : le principe d'Archimède ; mais le physicien qui connaît ces deux lois ne se trompe pas dans sa prédiction. L'enfant lui-même, en voyant le ballon monter au lieu de descendre, en conclura qu'il y a une autre cause qui neutralise l'effet de la pesanteur, et non pas que le ballon monte par hasard ou par indétermination.
Si les prédictions relatives aux êtres vivants sont plus sujettes à caution, c'est que le nombre des liaisons causales y est infiniment plus grand qu'ailleurs. Mais, même alors, quand une certaine liaison causale est bien établie, la prédiction est sûre relativement à ce point. Vous savez fort bien que, si vous allez provoquer un lion dans le désert, il se jettera sur vous, que, si vous attaquez un bouledogue qui passe, il essaiera de vous mordre. Vous n'avez pas besoin pour cette prédiction de pénétrer tous les traits de son individualité ni de vous identifier avec lui et de devenir son sosie.
Il est clair que, si Pierre devait coïncider avec Paul pour prévoir les actions de Paul, il ne pourrait les prévoir qu'au même degré où Paul les prévoit ; or, Paul lui-même ne les prévoit pas toujours et peut fort bien n'avoir conscience de ce dont sa causalité était capable ou incapable qu'une fois l'acte accompli. Il y a un « dernier moment » décisif où on se révèle à soi-même comme capable ou incapable de telle bonne ou mauvaise action.
Mais alors, dira-t-on, puisque la prévision se réduit à la simple représentation des états de conscience successifs de Paul, représentation nécessairement schématique et abrégée, il y faudra, pour prédire l'avenir, joindre l'évaluation de Yintensité de ses états, de leur valeur relativement au caractère de Paul ; dans ce cas on présuppose l'acte final par cela seul qu'on fait figurer, à côté de l'indication des états, l'appréciation quantitalive de leur importance (1). —
(1) IhiiL, 144.
LA CMITIOUE DU D ÉTERM I N ISM K- 339
C(;tt(3 présîippositioii ne nous semble nullement nécessMire. On n'a pas besoin de connaître à l'avancfi l'acte accompli par un honnête boinine pour savoir s'il raccomplira, pour évaluer (je ne dis pas niathématiqiienient, mais psycbiquement) la force de tel mobile, étant donné le caractère de l'individu. Je sais bien que telle personne de ma famille est absolument incapable de tuer quelqu'un pour le voler, que le mobile du gain n'aura jamais pour elle l'importance de l'honnêteté. Je ne me donne pas d'avance l'acte, mais les conditions et causes génératrices qui sont actuellement présentes dans le caractère et même dans les circonstances. Prévoir un effet par la cause, ce n'est pas s'accorder à l'avance l'elfet, mais se donner la cause, qui peut-être sera séparée de son effet final par toute une suite à parcourir, pour y aboutir quand même. S'il n'en était pas ainsi, on ne pourrait jamais rien prévoir, pas même une éclipse.
Si vous pouvez prévoir une éclipse, dira-t-on, c'est qu'il s'agit de choses matérielles qui se répètent, où les mêmes causes produisent les mêmes elfets. — Nous répondrons de nouveau que des causes différentes produisent aussi des effets différents et que, même dans le monde matériel, tel fait précis est toujours singulier, produit par un ensemble sinfju- Ucr de causes : ce qui n'empêche pas la prévision, parce que. dans l'ensemble singulier, il y a des causes dominantes et principales qu'on peut dégager en laissant de côté les détails intimes et infimes. Il en est de même dans l'ordre psychique, malgré la complication infiniment plus grande des détails, .le n'ai pas besoin de savoir les détails de l'acte par lequel vous, un ami en qui j'ai une absolue confiance, vous nie rendrez un dépôt que je vous ai confié. Vous me rendrez ce dépôt, voilà tout ; je n'ai pas à m'occuper des modalités de votre action.
M. lîergson reconnaît que « mon état actuel scjp/it/ue par ce qui était en 7)ioi et par ce qui at/îssait en moi tout à l'heure. Je n'y trouverai pas d'autres éléments en analysant». — C'est accorder, semble-t-il, tout ce que demande le détermi-
iiisme des raisons. Mais, ajoute Bergson, « une intelligence, même surhumaine, n'eût ^ii prévoir h forjne simple, indivisible, qui donne à ces éléments tout abstraits leur organisation concrète ». — Soit, cela ne rend pas cette forme libre (1).
Si la somme de sensations subies après un jour de jeûne aboutit à une indéfinissable sensation de faim, qui est ma faim à moi, dans l'instant actuel et dans les circonstances particulières où je me trouve, on pourra sans doute soutenir, non sans quelque paradoxe, que ma faim est une «forme», une forme « simple, indivisible », mieux vaudrait dire un fond spécifique de réalité et de sensibilité ; et qu'une intelligence quelconque n'eût pu prévoir ma faim telle qu'elle est en sa spécificité. Ceux qui emprisonnèrent Ugolin en le privant de nourriture ne pouvaient prévoir sa faim dans tout ce qu'elle eut de concret, de personnel ; mais ce qu'elle avait de concret et d'horrible était précisément l'elfet final le plus déterminé, le plus complet et le plus complètement fatal, résultant d'un ensemble très complexe de causes et concauses qui ne pouvaient produire que cet euet et devaient le produire. Prévisible ou non, sa faim était nécessaire, non libre. De même, qu'elle puisse ou non se reproduire absolument semblable, sa production originelle fut une production nécessitée.
Qu'un aveugle dispose une série de vues cinématographiques qu'il distingue par le toucher, en charge un appareil à projections lumineuses, puis fasse mouvoir le mécanisme devant les spectateurs, il saura que chaque vue se déroulera dans tel ordre, viendra après telle autre, qu'elle ne pourra pas ne pas venir et ne pas céder la place à la suivante ; il saura que les spectateurs ne pourront pas ne pas les voir et dans tel ordre déterminé ; mais il ne pourra pas voir lui-même ce qu'ils voient ni le sentir à l'avance. Le déroulement cinématographique en sera-t-il moins nécessaire ?
(1) Evolution créulrice, p. 7.