I.A CIUTIQUK DU DÉTERMINISME. 3il
Si d'ailleurs nos actes sont imprévisibles pour anlriii, comme on le soutient, ils le sont aussi pour nous-nitMiics. Nous ne pourrions les prévoir, nous aussi, qu'en nous transportant au mouieiit de raction, et alors il n'y aurait plus prévision mais action. Ou encore en nous représentant d'avance l'acte tel qu'il sera, mais alors ce ne sera qu'une roprésentalio)!., non une intuition, et cette représentation sera toujours sujette au doute, puisqu'elle sera la copie anticipée d'un acte futur en un moment tout différent du moment actuel. Il suit précisément de là (juc riiiluitioii de notre libre arbitre est impossible avant Tacle, impossible après l'acte, impossible pendant, car, pendant, il n'y a que l'acte et il reste toujours à savoir s'il est indépendant de ses antécédents, les- (juels sont passés et ne tombent plus sous l'intuition. Bref, des actes irrepréscntablos et inconnaissables, bien plus impossibles à appréhender intuitivement dans leurs origines, sont des actes qui nous échappent à nous-mêmes comme à autrui ; si je les vois sortir de moi, je serai tout le premier étonné et m'écrierai : — c'est moi qui ai fait cela ! Nous le disons souvent, mais, dans ce cas, c'est précisément parce que nous ne nous reconnaissons pas dans nos actes et que nous y voyons le résultat de causes en partie étrangères à nous-mêmes. Un acte libre serait la transparence absolue du présent, du passé et du futur dans une chaîne de causalité où nul chaînon ne serait ni obscur pour nous, ni étranger à nous-mêmes, qui serions le support de toute la chaîne.
Concluons que le déterminisme ne consiste nullement dans la possibilité coniplrte de prévoir qu'aurait l'intelligence, si bien que celle-ci pourrait se représenter d'avance le fait futur et le sentir comme présent. Le déterminisme consiste dans la causalité (pii fait (jue des conséquents déterminés st)nt liés à des antécédents déterminés, ne pourraient sans eux se produire et ne peuvent pas, eux donnés, ne pas se produire. V,o qui tombe sous la prévision et la prédiction, c'est le lien causal dans le temps et dans l'espace, c'est le rapport extéri(MH- des termes ; mais il n'est pas nécessaire à la prédiction
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scientifique et pratique que la nature propre et intime des termes soit d'avance connue ou éprouvée dans une conscience ; ce qui est impossible dans riiypothèsemême du déterminisme comme dans celle de la liberté. La question demeure donc tout entière, et il reste toujours à savoir si le résidu réfractaire à la prévision l'est en vertu d'une nécessité radicale ou d'une liberté radicale.
On a formulé contre le déterminisme une dernière objection. On l'a accusé d'abord, d'être fondé sur une notion fausse du temps, puis, de transporter d'une façon illégitime l'espace dans la durée.
Aux déterministes qui prétendent que le présent a toutes ses raisons et toutes ses causes à la fois dans les concomitants actuels et dans les antécédents du passé ou, pour employer le langage ordinaire, de l'instant précédent, on objecte qu'il n'y a pas à' instant précédent, l'instant n'étant qu'une limite impossible à atteindre. — Mais c'est arguer, à la façon de Zenon, d'une difficulté qui existe pour tout ce qui est continu. Dire que le présent a ses raisons dans le passé n'implique pas que nous puissions y déterminer deux instants successifs entre lesquels il n'y aurait plus d'intervalle, pas plus que deux points de l'espace entre lesquels il n'y aurait plus d'intervalle. Notre analyse suit la synthèse réelle et ne peut jamais y être adéquate. Mais de ce que tout enveloppe de l'infinité, il ne s'ensuit pas qu'il y ait des efiets temporels ou spatiaux inexplicables par leurs causes temporelles ou spatiales. Quelque longueur réelle que vous accordiez à ce qu'on nomme l'instant présent ou passé, le déterministe continuera de soutenir que le présent a sa raison dans le passé. Les spéculations sur les infinis et sur le calcul infinitésimal ne changent rien à la loi de causalité.
C'est seulement au sein de l'espace, dit-on, qu'ily a répétition possible , mais au sein du temps rien ne se répète ; on ne peut pas dire que les mêmes causes y déterminent les mêmes effets ; donc, dans la durée pure, c'est-à-dire purifiée de tout espace, dans la durée concrète et vécue, aucun déler-
LA CniTlOUI' Di; DKTEHMINISMK. :U:i
ininisme n'est possible. — Mais, nous l'avons montré déjà, le déterminisme n'est point de natnre exclusivement méca.niste ; selon ses partisans, il s'applique au changement dynamique et qualitatif, au changement psychique tout comme au mouvement physiriue ; il est la loi de tout ce qui change comme aussi de tout ce (jui demeure.
Ou Soutient que déterministes et indéterministes ont également le tort de poser la question de la liberté en termes d'espace et de conlondre le temps avec l'espace. — Ces deux torts ne nous semblent pas prouvés. M. Bergson, il est vrai, trace une figure consistant en une ligne qui aboutit par une bifurcation à deux lignes divergentes, et il prèle ce thème à tous les déterministes comme aux indéterministes (dont il se rapproche lui-même). Mais nul ne peut prendre une figure, ni une métaphore pour une réalité, (juand on dit qu'Hercule était entre deux voies, celle de la vertu et celle de la volupté, on ne se représente nullement deux chemins, on conçoit seulement deux applications possibles de la volonté, puissance capable de produire des effets qualifiables sous les noms de vertu ou de vice. 11 y a bien quelquefois, dans la réalité, deux chemins différents, comme lorsque Kant suppose un homme qui hésite entre rester chez soi ou aller chez une femme de mauvaise vie. Mais le chemin et le lieu ne sont pas ce qui importe i\ l'affaire. La délibération porte, ici même, sur le vice et sur la vertu. Quand un président de tribunal interroge un témoin, que le coupable a menacé de mort ^'il révèle son crime, le témoin est entre la réponse nul et la réponse non; le oui repr(''sente pour lui la mort possible, le non représente la tranquillité matérielle jointe aux remords de conscience. Kn tout cela, il y a des dilemmes, des alternatives, il n'y a pas pour cela des bifurcations dans l'espace, pas même dans la durée. L'argumentation que nous examinons contre les déterministes et indéterminisles est donc fondée sur ime supposition gratuite, dont les auteurs de l'objection sont seuls responsables.
{h\ insiste, et on dit qu'il ne faut pas raisoimer -ur la
direclion que la volonté aurait pu ou n'aurait pas pu prendre : on ne connaît son chemin que quand il a été tracé ; donc « l'argumentation des déterministes revêt cette forme puérile : l'acte, une fois accompli, est accompli, et leurs adversaires répondent : l'acte, avant d'être accompli, ne l'était pas encore. Et l'on ne voit pas, conclut M. Bergson, que cette double question revient toujours à celle-ci : le temps est-il de l'espace? »
Nous nous demandons si cette ingénieuse argumentation ne laisse pas en dehors le vrai sujet. (Juand on parle des directions possibles de la volonté, c'est pure métaphore, puisqu'il s'agit simplement des décisions possibles ou impossibles en vertu de raisons et de causes qui, nous l'avons vu, n'ont aucun rapport avec les questions d'espace. Ce qui rend possible ou impossible une décision, c'est la personnalité dont elle peut émaner et qui en sera la cause. On peut très bien, sans confondre le temps avec l'espace, dire qu'un certain nombre de raisons et causes actuelles rend possible ou impossible tel effet futur. Une telle prévision n'a rien de commun avec cette tautologie : « L'acte accompli est accompli, l'acte non accompli n'est pas accompli. « Dire que tel effet peut ou ne peut pas résulter de telles causes, ce n'est nullement se transporter au moment même où l'effet aura lieu pour constater qu'il a eu lieu ; c'est raisonner sur les causes et sur leur lien avec l'effet, non sur le fait brut, accompli ou non.
Nous persistons donc à penser, d'abord, que les spéculations sur la durée concrète laissent complètement en dehors le problème de la causalité libre; puis, que la confusion du temps avec l'espace prêtée au déterminisme ou à leurs adversaires est gratuite. Leibniz, par exemple, n'a jamais fait intervenir des considérations d'espace, pas même de temps, dans le rapport d'inhérence au sujetactif que, selon lui, tout acte volontaire doit avoir pour être l'acte de Pierre, non de Paul. Le moi s'aperçoit comme une cause dont certains effets dépendent et qui, elle-même, dans sa détermina-
LA CHITIOL'K UC DKTI'-HM 1 N IS M K. 'iVi
tion, dépend de certaines can.se» et de cerlainL-s rair^ons; le problème est de savoir jusqn'oii va la dépendance, jusqu'où va rindépendanc»'. Il n'y a hesoin, pour agiter ce problème d'attribution et iVi/zipiiluôi/Ud, d'aucun apprl aux relations des choses dans l'espace ; il n'y a pas besoin surtout de faire cette question étrange : le temps est-il de l'espace ?
Quant à la durée concrète, c'est, à vrai dire, la dépendance, non l'indépendance ; c'est la causalité finie et relative, non infinie et absolue. Son cours étant Ini-méme soumis à des conditions qui funt que l'actuel ne pt-nt arriver sans bs causes antécédentes qui le déterminent, loin de nous offrir le domaine de la vraie liberté, elle est la patrie même du déterminisme. Si le présent pouvait arriver sans le passé et sans tout ce que le passé lui a fourni, le présent serait absolument libre ; mais alors, qui l'empêcherait d'être éternellement présent? Pourquoi aurait-il attendu tel moment déterminé pour se produire ? Et pourquoi, dès sa production, disparaîtrait-il pour faire place à l'avenir, comme si son existence était tellement dépendante et précaire qu'elle fût réduite à un ft- u follet qui passe ?
En somme, la thèse du déterminisme n'a pas été renversée, en ce qu'elle a de légitime, par les objections des criticistes et par celles des intuitionnistes.
En résumé, si la liberté existe, elle est réfractaire à la prévision complète et absolue ; mais tuut ce qui est réfractaire à cette prévision n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle est facteur de l'évolution à venir, mais tout facteur de l'avenir n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle introduit du nouveau dans le monde, mais tout ce qui est nouveau n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle est une hétérogénéité dans la durée, mais tout ce qui est hétérogène dans la durée n'est pas libre. Si la liberté existe, elle est un « rapport indéfinissable au moi » ; mais tout ce (jui a un. rapport indéfinissable au nicii et une nuance spécifique n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle est la détermination par le moi ; mais, comme le moi peut être lui-même
déterminé, la détermination par le moi n'est pas nécessairement libre. Si un acte est libre, il n'est pas la re/jeV//ïo;i identique d'un autre acte dans le passé et ne sera jamais répété identiquement dans l'avenir ; mais tout ce qui exclut la répétition et la réversibilité n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle est supérieure à l'espace et aux relations spatiales ; mais ce qui est supérieur à l'espace n'est pas pour cela libre. Si la liberté existe, elle tend à une fin, mais toute finalité n'est pas liberté. Si la liberté existe, elle est un idéal qui se réalise lui-même, mais tout idéal qui se réalise n'est pas ipso facto liberté. Telles sont cependant les confusions dont s'alimente l'indéterminisme depuis Lotze et Renouvier, jusqu'à James, M. Boutroux et M. Bergson. Il y a là, comme dirait Kant, une nichée de paralogismes, où les conclusions vont au delà et souvent au i^ebours des prémisses.
La prétention de démontrer le libre arbitre par ces arguments et de réfuter du même coup tout déterminisme est donc injustifiée. Les deux thèses, après l'argumentation que nous avons résumée, restent debout sans avoir pu s'entamer l'une l'autre. La liberté demeure possible en soi et le déterminisme demeure réel sur son domaine légitime, le domaine de la $cic?ice et de la pratique non proprement morale. Encore les théologiens, Spinoza et Leibniz, admettaient-ils une détei'mination morale, une nécessité morale^ une moralité déterminée par le bien, sans aucune liberté d'indiflérence.