‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 93 sur 158 · I-A VIUIK CONCEPTION DE LA LIBKItTK · texte numérisé non relu

I-A VIUIK CONCEPTION DE LA LIBKItTK

(létermiiiatioii (jui ii'exist(.'raicnt pas sans elle. Mais nous n'avons jamais conrn le physi(]ne et le nienlal comii\e pa/o/- /rk's^ ni comme t/o/i/j/c asjjcc/, ni comme rapport d'un phénomène à un i'p//i/i('/toi)i«}/ic. .Nous avons réfuté toutes ces théories dans ï Evo/nliunnismc des iddcs- forces^ pour y subslituer un rapport de simple correspondance et de coopération entre le mental et le physique, (lutte correspondance n'est pas une reproduction de l'un par l'autre, mais un retentissement final de l'un dans l'autre sous des formes qui ne sont pins parallèles. Je n'admets donc pa:^ qu'on puisse mettre l'univers, y compris le mental, sous forme d'équation mécanique, à la manière de Laplace. Cela ne veut pas dire qu'il y ait du hasard, ni même une contingence conçue comme l'égale possibilité des contraires. Cela veut dire que le mécanique n'est pas exhaustif du réel, qu'il y a dans la réalité des raisons autres que mécaniques, autres même que de nécessitation extérieure et muluille, c'est-à-dire de détermini^me : il y a des ifiis</iis inlcrncs, comme il y a une cuistciicc interne et non réductible à ses limitations par d'antres êtres finis. Ces raisons sont des raisons de liberté ou de libération progressive : elles rendent possible, au-dessus du monde mécanique et déterministe, le règne des libertés et la « société universelle des consciences ».

S'il n'y avait pas la question mord/c, la querelle du déterminisme t t de la liberté serait théorique et de pure curiosité, l'our se jeter en arrière devant un trou où on va tomber, il est iiiulile de se demander si la chute est ou n'est pas prédéterminée: pratiquement, le recul paraîtra toujours possible et on s'estimera toujours libre de reculer, ou, si l'on préfère, déterminé à reculer, ce qui revient ici au même.

Jusque dans la question morale, pnuvez-vous supprimer toutes les raisons, même //lord/es, pour poser une entière indétermination? .\<(//. Va alors reviendra le problème : Kst-ce bien moi qui librement ai voulu le bien, ou n'est-ce point le bien (pii. par son idée et son amour, m'a déterminé

à bien faire? Est-ce à mon individualité que revient tout rhonneur et ai-je un mérite absolu?

Il semble que, quand on fait le bien, on ne doive pas tant disserter sur ce qui revient ou ne revient pas à notre liberté individuelle, sur ce qui est indétermination morale ou détermination morale.

Nous ne nions pas pourtant, et nous avons cent fois montré nous-mème l'importance d'une vraie liberté morale, où d'ailleurs il est difficile de distinguer ce qui est nôtre et ce qui vient de plus haut que nous. Nous avons dit quelque part que, pour un théologien intelligent, la grâce devrait être la même chose que la liberté. Nous sommes libres dans et par l'idée de la liberté parfaite, absolue, divine ; libres dans Vimiversel^ libres dans le Bien idéal, dont nous ne savons pas s'il est réel^ mais dont nous voulons la réalité au moins en nous. C'est ce vouloir même qui est la raison et Yesscnce de notre liberté on, si l'on veut parler jusqu'au bout en déterministe, de notre suprême détermination morale. Mais alors le déterminisme aboutit à un résultat qui le dépasse par sa portée, qui le limite et même le nie en tant qu'adéquation au réel.

La liberté est un attribut de l'être individuel ; or, nous sommes dans l'absolue ignorance du rapport de l'individuel à l'universel. Cette ignorance fonde théoriquement la valeur pratique de l'idée de liberté en mettant un poj.nt d'interrogation au bout de tout déterminisme. C'est donc fimpossibilité même de savoir théoriquement si nous sommes libres qui fonde la possibilité de notre liberté pratique et morale. 11 appartient à la volonté humaine d'agir soit sous l'idée de liberté, soit contre l'idée de liberté. Elle se caractérise moralement selon la direction qu'elle a prise.

Tel est le point de vue propre auquel nous nous sommes placé. Ce doute intellectuel est la condition même de la liberté morale.

La volonté bien interrogée se donne donc à elle-même la preuve théorique, non de sa liberté déjà réelle, mais de sa

i,\ vitAir: coNCKfTioN Di: LA libkutk. 369

Viht^rlé poss/7j/e ci d('6\ra.h\e \ on même ten)p3, elle se donne la [>VQu\e //ratif/ne de son progrès vers lidéal de la liberté, dans el par lidée de liberté, qui, encore un coup, n'exclut pas une rationalité supérieure, mais, tout au contraire, la suppose.

Si donc il existe une unité mécanique du monde, c'est dans les lois psychiques les plus radicales que le mécanisme pourra trouver son unité. Cela ressort de Y Introduction à notre EcolutUnDiisme des Idtles- forces : nous y ramenons les lois mécaniques à une loi psychique foncière : la tendance à la |dus grande action avec la moindre peine. Dès La Liberté et le Déterminisme, nous avions montré, avant NMetzsche, le rôle de la volonté de puissance, qui n'est d'ailleurs ([u'une partie de la vraie et complète volonté. Aujourcrhui, nous employons la formule: volonté de conscience^ qui enveloppe volonté de puissance et de liberté, d'intelligence, d'amour et, finalement, de bonheur. C'est le principe fondamental d'où dérive tout le psychique et, par conséquent, tout le mécanique plus ou moins corrélatif au physique. De ce principe sortent toutes les formes de la causalité et toute la hiérarchie des c/ualités. Le même principe d'universelle volonté de conscience fonde les trois grands pi'incipes plus particuliers aux(piels se ramène toute la philosophie des idées-forces: principe d'universelle activité enveloppant la tendance à la liberté, principe d'imiverselle intelligibilité, principe d'universelle anmbilité radicale. Les divers règnes de la nature, matière, vie, esprit, manifestent cerlaim ment des qualités et modes de causalité irréductibles entre eux, dont les supérieurs ne peuvent ?e ramener aux inférieurs; mais ils sont tous réductibles à quelque loi dépassant le mécanisme, à la loi du d<-vel(ippement de la volonté de conscience.

Alors se présentent, relativement au mécanisme, les deux livpothèses de la disco)iti)iuité ou de V unification primordiale. 1/encliaînement mécanique n'a de valeur à nos yeux (pi'en laul (jii'il peut d«'i'i\er de reuchaînement des raisons, le ^enl au(|uel l'intelligence lienne connue conditidU d'inlel-

ligibilité et même de \raie liberté raisonnée et raisonnable. Or, pour tout ce qui se passe dans l'espace et dans le temps, ici plutôt que là, maintenant plutôt qu'à un autre moment, nous ne voyons pas comment on échapperait à la nécessité de donner des raisons tirées elles-mêmes de relations spatiales et temporelles: ce qui nous ramène finalement à certaines raisons mécaniques. Au reste, l'hiatus mécanique entre des séries de phénomènes ne nous servirait à rien, car il faudrait toujours, au-dessus, rétablir la continuité psychique, à moins d'aboutir à des actes de liberté absolument sans raisons, arbitraires et fortuits, donc sans moralité vraie, sans lien avec la personnalité et sans lien possible de cette personnalité avec les autres êtres, — le non-rien sortant de la non-cause, selon la formule bizarre admise par Jules Lequier et par Renouvier.

C'est pourquoi nous aboutissons à l'hypothèse qui place jusque dans l'origine des choses la loi animant tout ensemble la liberté et, de conséquence en conséquence, le mécanisme lui-même. La liberté humainement possible est, nous l'avons dit, l'indépendance croissante du moi par rapport aux mobiles extérieurs et sa dépendance croissante, consentie, par rapport aux motifs intérieurs et supérieurs. C'est, au fond, le dégagement de la volonté de conscience, qui est la bonne volonté radicale. Le mécanisme est le corrélatif du rapport des diverses volontés de conscience au sein de la volonté de conscience universelle. Au lieu d'être une équation de pures passivités, il constitue ou présuppose une « équation de libertés » que nous avons représentées ailleurs comme « entravées » l'une par l'autre. Dans la conclusion de notre Histoire de la Philosophie^ n'avons-nous pas parlé de la lutte des égoïsmes et de l'opposition mutuelle des libertés, qui, peu à peu, se change en harmonie, en société universelle des consciences? Dans la Science sociale contemporaine^ n'avons-nous pas admis que les voies de la coopération gagnent peu à peu sur celles de l'opposition et de la lutte? C'était aussi la conclusion ■de La Liberté et le Déterminisme. L'individu, dans la mesure

Page 1