INSUIFISANCE D K LA MORALK K ANTl KN N K
niorale, bien que Kant se soit trop (li>pensé do la critiquer.
Dans im autre ouvrage, Le Moraliamc de Kanl el lAmoralisme contemporain, nous avons esquissé la vraie critique de la raison pratique, qui avait été annoncée par Kaiit mais non par lui réalisée.
1" .Nous avons montré que la raison pure pratique n'existe pas, la raison pure elle-même, telle que Kant la représente, n'ayant pas d'existence.
2" Nous avons montré que, la raison pure pi'atique existât-elle» elle ne saurait autoriser les déterminations pratiques (lu monde intelligible dont Kant a besoin, dans son système, pour fonder son impératif catégorique sur le nécessaire et l'absolu.
3" Nous avons montré que le pouvoir pratique de liberté pure, indispensable à la réalisation de la raison pure pratique, est inconcevable en lui-mènoe, inconcevable dans son rapport avec les phénomènes qui doivent l'exprimer, inconcevable enfin dans son rapport avec les autres libertés. Ce sont là, les trois points indiqués par Kant en personne comme fondamentaux pour son éthique.
Si, sur ces divers points, le moralisme kantien est impossible, il en résulte que la véritable critique de la raison pure pratique, éludée par Kant, doit s'effectuer contre Kant, quoique par le moyen même des principes que Kant a posés. S'il avait poussé jusqu'au bout la <( critique » de la raison pure, il se tut trouvé devant l'impossibilité d' a f/irnier en fait et en droit <iu même de concevoir d'une conception intelligible la « raison pure pratique ».
Le devoir, conçu à la façon kantienne, est vide de tout contenu intuitif, que ce contenu soit supérieur à l'expérience ou emprunté à l'expérience. Le devoir est représenté comme une (( forme pure », sans fond accessible. Or, cette forme pure n'est, pour l'agent moral, qu'une moitié de raison suffisante en l'absence de l'autre moitié, c'est-à-dire du contenu. Kant veut en faire une raison totalement suffisante et suprêmedevant laquelle doit se taire à jamais la pensée critique. Mais
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il n'y a de « suffisant », comme disait Platon, que ce qui est total. La « raison pure pratique » n'est pas totale ; donc elle n'est pas suffisante et ne s'impose pas par une évidence qui exclue le doute.
Certes, l'idée de 1' « universel » sur laquelle Kant insiste est une idée -force ; mais ce n'est pas quand elle est purement formelle ; c'est quand elle apparaît comme l'universalité d'un bien, et cette idée-force s'oppose pratiquement aux idées des biens individuels ou égoïstes. Cette idée nous désintéresse par la pensée, par le sentiment joint à la pensée, par l'inclination inséparable de la pensée et du sentiment. Le formalisme doit donc faire place, dans l'éducation morale, à un réalisme, et ce réalisme ne sera plus un réalisme pur, abstrait de tout sentiment capable de parler au cœur ; il fera une place au sentiment même, il le liera immédiatement à la pensée et à son action supérieure.
A une légitime défiance contre toute détermination transcendante du bien, Kant joignait une défiance illégitime à l'égard de l'expérience et de la conscience intime. A l'en croire, tout est perdu en morale, dès qu'un élément expérimental se glisse dans les principes. Cet élément expérimental est, à ses yeux, une matière qui altère la loi morale, pure forme dont le contenu ne peut être que supérieur à la sphère expérimentale. Dès que vous considérez un objet ou sujet quelconque d'expérience, une fin quelconque connue par expérience, vous introduisez du matériel, et voilà aussitôt la majesté de la loi compromise. D'une part, Kant fait du monde intelligible un simple objet de conception sans certitude spéculative et que la morale seule érige en réalité. D'autre part, il fait de la conscience un « sens » intime, qui n'est plus une possession du réel ni un véritable intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible. Dès lors, la loi morale et la liberté morale deviennent en effet de pures formes sans contenu vivant , le monde intelligible lui-même n'est plus pour nous qu'un insondable mystère. La loi morale semble un majestueux portique devant le temple de l'Immensité et de l'Eternité où
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nous ne pouvons pénétrer: Knnl se prosterne devant le portique.
Le bien en soi, répondent les p;irti?ans de Kant, est sans doute un mystère, nnais le bien moral est, à l'en croire, ce qu'il y a de plus elair ; c'est l'obéissance à un principe d'action l'amirK rà la conscience de tous. Kant invoque le sens commun. Il trouve très clair un ordre dont nous ni* voyons, selon lui, ni Vorif/inr ni la vraie raison, ni Vohjct rrel et la matière, ni même le sujet, réel auquel il s'applique (le « moi intelligible », la « liberté »). Il faut pourtant avouer qu'un tel ordre n'est pas si clair qu'on le prétend et qu'il ne se comprend pas même comme ordre ou impératif.
Selon nous, comme selon les Platoniciens et les Chrétiens, le point de vue de la <> forme universelle » sans bien réel et intelligible, connue le point de vue empirique des biens réels sans forme universelle, demeurent deux aspects abstraits, séparés par artifice, rationnellement insuffisants, pratiquement insuffisants, parce qu'aucune ne satisfait totali ment notre èlre à la fois raisonnable, actif et surtout sensible. Aucun des deux aspects, en définitive, n'offre la vraie universalité. Un bien que l'éducateur ne présente pas comme devant èlre aussi le bien de tous n'est assurément pas le bien ufiirerse/, où la pensée humaine peut se reposer: c'est ce que Kant a le mérite d'avoir mis en pleine lumière. Mais une législation universelle dont l'éducateur ne montre pas les raisons dans le bien ne fournit pas non plus une raison d'agir complète et vraiment universelle. L'école éclectique, dans renseignement, s'est contentée de juxtaposer les deux termes, sans parvenir à justifier ni l'iui ni l'autre eu lui-même, ni l'un par l'autre, ni tous les deux par quelque principe supérieur à rhacun d'eux pris isolément. Il faut absolument, croyons-nous, trouver et mettre k la portée des jeunes esprits une synthèse qui assigne à chaque chose sa plaee, attribue à chaque idée sa vraie valeur prati(iue et théorique, sans appeler certain ce qui est incertain ou n'est que probable, sans appeler catégorique et incoiulitionnel ce qui reste soumis à quelque condition.
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Selon nous, il y a un idéal supérieur qui est concevable sans l'aide unique du plaisir ou du devoir, il y a un idçal de satisfaction plus que sensible et plus que purement moral; il y a un idéal de satisfaction totale pour un être doué d'intelligence en même temps que de sensibilité, pour un être qui n'éprouverait même pas de sentiment sans la pensée, car la pensée seule distingue les sentiments des sensations informes.
Si donc il existe une conception de valeur possible au delà du plaisir brut et aussi de l'impératif brut, il doit exister une suprême idée-force qui est primitivement persuasive et non impérative. Ce qu'on nomme le devoir n'en pourra être qu'une déduction plus ou moins exacte, une forme dérivée et adaptée aux besoins de l'homme. 11 est bon que le bien soit réalisé ; autrement dit, le bien doit être réalisé ; s'il ne l'était pas, l'intelligence, la sensibilité, la volonté n'auraient pas leur complète satisfaction : le meilleur ne serait pas vraiment le meilleur.
Concluons, en premier lieu, qu'aux « formes » rationnelles de Kant la morale et l'éducation doivent substituer X expérience, mais en poursuivant l'expérience la plus radicale et la plus totale. A la théorie kantienne de la conscience de soi que Kant représente soil comme sens intérieur, soit comme •conscience intellectuelle d'une simple /orme vide, nous opposerons la notion de la conscience comme expérience la plus profonde du réel.
En second lieu, le moraliste et l'éducateur ne doivent pas s'en tenir, avec Kant, à la forme impérative de la loi, au lieu d'en montrer le fond persuasif de bonté ou de beauté. Il faut que nous soyons préalablement persuadés par l'objet idéal de la lui pour nous déclarer obligés ou plutôt pour nous obliger nous-mêmes. Cette persuasion rationnelle n'est nullement impossible.
De deux choses l'une. Ou la morale de Kant vient s'absorber dans la morale réelle des idées-forces, fondées sur le contenu des idées et sur leur causalité psychologique et phy-
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siologiquc, ainsi (jiic sur la causalitù des sentiments et impulsions que les idées (.'iivcloppent ; et alors il faut avant tout établir scientifiquement la valeur scientifique et philosophique des idées-forces, en prolongeant les lignes de l'expérience dans un monde idéal, qui est encore un monde d'expérience possible. Ou la morde formelle de Kant se fonde sur une causalité vraiment ndimii'iialc, inr()nnaissable, supérieure à Texpéricnce interne comme à Texterne : alors, pour demeurer conforme aux principes de la raison pure, cette causalité doit se réduire à une abstraction problématique, X, dont on ne peut plus rien déterminer, même pour la pratique ; elle s'évanouit en une idée sans objet théoriquement définissable ou pratiquement réalisable, conséquemment sans action sur nous et sans « force ».
Connue les morales métaphysiques de l'antiquité et du christianisme, la morale de Kant a besoin d'être transposée en langage scientifique pour rester vraie, au moins en partie, et conforme à l'expérience psychologique, sociologique, biologique, cosmologique.
Le mérite de Kant est d'avoir analyse les conditions de la moralité, notamment l'universalité des maximes, comme il a analysé celles de la science ; son tort est de n'avoir pas assez vu que ce qui était causalité en science et en philosophie devenait finalité en morale. La situation intermédiaire de celui qui veut en morale rejeter au second plan la considération scientifique et philosophique dcè/î/is et des objets, pour mettre au premier plan, connue seule morale, la considération lie la fnnuc rationnelle, de la loi impérative et catégorique, nous semble intenable. Il ne suffit pas de dire : nous devons; il faut dire jKiurtjuoi nous dt-vons ; il faut déterminer aussi (et d'ailleiu's Kant ne le nie pas) ce que nous devons et comment nous le devons. Or le t/uare, le (/nid et le </iiomodo sont des objets de scienee. La science doit donc de plus en plus pénétrer dans la morale sans que pour cela celle-ci cesse d'être philosophique eu ses premiers principes et en ses dernières Cduclusions.