‹ Esquisse d'une morale sans obligation ni sanctionChapitre 15 sur 53 · ILLUSION DU PLAISIR ÉGOÏSTE · texte numérisé non relu

ILLUSION DU PLAISIR ÉGOÏSTE

sera dans leurs rapports réciproques une espèce d'obligation pdrticulière ; c'est un lien émotionnel, une communauté produite par l'harmonie complète ou partielle des sensibilités et des pensées.

Plus nous allons, plus les plaisirs humains semblent prendre un caractère social et sociable. L'idée devient une des sources essentielles du plaisir. Or, l'idée est une sorte de contingent commun à toutes les têtes humaines; c'est une conscience universelleoijsontréconciliéesplusoumoins ics consciences individuelles. La part de Tidée augmentant dans la vie de chacun, il se trouve que la part de l'universel augmente et tend à prédominer sur l'individueL Les consciences deviennent donc plus pénétrables. Celui qui vient aujourd'hui au monde est destiné à une vie intellectuelle beaucoup plus intense qu'il y a cent mille ans, et pourtant, malgré cette intensité de sa vie individuelle, son intelligence se trouvera, pour ainsi dire, beaucoup plus socialisée; précisément parce qu'elle est bien plus riche, elle possédera beaucoup moins en propre. De même pour sa sensibilité.

par le moyen môme deTégoîsme. Toute conscience d'une analogie qui satisfait la pensée ouvre une voie nouvelle pour l'activité et l'activité tend à s'y précipiter. Il n'y a donc pas besoin de chercher de règle en dehors de la nature humaine devenue consciente de soi et de son type. La conscience et la science jouent nécessairement un rôle directeur et régulier. Comprendre, c'est mesurer. Tout ce qui est vraiment conscient tend à devenir normal. L'obli- ^alion morale est la force inhérente à l'idée la plus voisine de l'universel, à l'idée du normal pour nous (t ■pour tous les êtres. Puisque l'idée consciente, en effet, tire la plus grande partie de sa force de sa généralité même, l'idée-force par excellence serait celle de l'universel, si elle était conçue d'une manière concrète, comme la représentation d'une société d'êtres réels et vivants. C'est cette idée que nous nommons le bien, et qui, en dernière analyse, forme l'objet le plus élevé de la moralité. Elle nous apparaît donc comma obligatoire. » Éducation et Hérédité^ p. 54 et suiv.

En définitive, avons-nous dit ailleurs en commentant Épicure, qu'est-ce que serait un plaisir purement personnel et égoïste? En exisle-t-il de cette sorte, et quellf^ part ont-ils dans la vie! — A. cette question toujours actuelle, rr-ous répondrons comme nous avons déjà répondu : — Lorsqu'on descend dans l'échelle des êtres, on voit que [l sphère où chacun d'eux se meut est étroite et presque :3rmée; lorsqu'au contraire on monte vers les êtres supérieurs, on voit leur sphère d'action s'ouvrir, s'étendre, se confondre avec la sphère d'action des autres êtres. Le moi se distingue de moins en moins des autres moi, ou plutôt il a de plus en plus besoin d'eux pour se constituer et pour subsister. Or, cette espèce d'échelle que parcourt la pensée, l'espèce humaine l'a déjà parcourue en partie dans son évolution. Son point de départ fut bien l'égoïsme; mais l'égoïsme, en vertu de la fécondité même de toute vie, a été porté à s'élargir, à créer en dehors de lui des centres nouveaux pour sa propre action. En même temps des sentiments corrélatifs à cette tendance centrifuge sont nés peu à peu et ont comme recouvert les sentiments égoïstes- qui leur servaient de principe. Nous marchons vers une époque où l'égoïsme primitif sera de plus en plus reculé en nous et refoulé, de plus en plus méconnaissable. A. cette époque idéale l'être ne pourra plus, pour ainsi dire, io-.iir solitairement ; son plaisir sera comme un concert où je p.'aisir des autres entrera à titre d'élément nécessaire; et dès maintenant, dans la généralité des cas, n'en est-il pas déjà ainsi? Qu'on compare, dans la vie commune, la part laissée à l'égoïsme pur et celle que prend o l'altruisme», on verra combien la première est relativement petite ; même les plaisirs les plus égoïstes parce qu'ils sont tout physiques, comme le plaisir déboire ou de manger, n'acquiè-

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rent tout leur charme que quand nous les partageons avec autrui. Cette part prédominante des sentiments sociables doit se retrouver dans toutes nos jouissances et dans toute'nos peines. Aussi l'égoïsme pur ne serait-il pas seulement, comme nous l'avons montré, une sorte de mutilation de soi; il serait une impossibilité. Ni mes douleurs, ni mon plaisir ne sont absolcment miens. Les feuilles épineuses de l'agave, avant de se développer et de s'étaler en bandes énormes restent longtemps appliqués l'une sur l'autre et formant comme un seul cœur; à ce moment, les épines de chaque feuille s'impriment sur sa voisine. Plus tard, toutes CCS feuilles ont beau grandir et s'écarter, cette marque leur reste et grandit même avec elles : c'est un sceau de douleur fixé sur elles pour la vie. La même chose se passe dans notre cœur, où viennent s'imprimer, dès le sein maternel, toutes les joies et toutes les douleurs du genre humain : sur chacun de nous, quoi qu'il fasse, ce sceau doit rester. De même que le moi^ en somme, est pour la psychologie contemporaine une illusion, qu'il n'y a pas de personnalité séparée, que nous sommes composés d'une infinité d'êtres et de petites consciences ou états de conscience, ainsi le plaisir égoLste, pourrait-oc dire, est une illusion : mon plaisir à moi n'exisis pas sans le plaisir des autres, je sens que toute la société doit y collaborer plus ou moins, depuis la petite société qui m'entoure, ma famille, jusqu'à la grande sociétc et je vis '.

En résumé, une science vraiment positive de la morale peut, dans une certaine mesure, parler d'obligation, et

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