V. noivQ Morale anglaise contm'poraine, 2» édition
de conserver et S'accroître la vie matérielle ou intellectuelle. Les lois de cette morale seront identiques à celles de la vie même et, dans quelques-uns de ses théorèmes les plus généraux, elle vaudra pour tous les êtres vivants.
Si on nous dit que les moyens de conserver la vie physique rentrent dans l'hygiène plutôt que dans la morale, nous répondrons que la tempérance, depuis longtemps placée parmi les vertus, est pratiquement une application de l'hygiène et que, d'ailleurs, une morale positive, sous le rapport physique, ne peut guère différer d'une hygiène élargie.
Si on demande ce que c'est ({^accroître l'intensité de la vie, nous répondrons que c'est accroître le domaine de l'activité sous toutes ses formes (dans la mesure compatible avec la réparation des forces).
Les êtres inférieurs n'agissent que dans une certaine direction ; puis ils se reposent, s'affaissent dans une inertie absolue, par exemple le chien de chasse, qui s'endort jusqu'au moment où il recommencera à chasser. L'être supérieur, au contraire, se repose par la vâjnï/e de l'action, comme un champ par la variété des productions ; le but poursuivi, dans la culture de l'activité humaine, c'est donc la réduction au strict nécessaire de ce qu'on pourrait appeler les périodes à^ jachère. Agir, c'est vivre; agir davantage, c'est augmenter le foyer de vie intérieure. Le pire des vices sera, à ce point de vue, la paresse, l'inertie. L'idéal moral sera l'activité dans toute la variété de ses manifestations , du moins de celles qui nç se contrarient pas l'une l'autre ou qui ne produisent pas une déperdition durable de forces. Pour prendre un exemple, la pensée est Tune des formes principales de l'activité humaine : non, comme l'avait cru Aristote, parce que la pensée serait l'acte
pur et dégagé de toute matière (hypothèse invérifiable), mais parce que la pensée est, pour ainsi dire, de l'action condensée et de la vie à son maximum de développement. De même pour l'amour.
Après avoir posé, en termes très généraux, les bases d'une morale de la vie, voyons quelle part il convient de faire en son sein à l'hédonisme ou à la morale du plaisir.
Le plaisir est un état de la conscience qui, selon les psychologues et les physiologistes, est lié à un accroissement de la vie (physique ou intellectuelle j ; il s'ensuit que ce précepte : « accrois d'une manière constante l'intensité de ta vie » se confondra finalement avec celui-ci : « accrois d'une manière constante l'intensité de ton plaisir. » L'hédonisme peut donc subsister, mais au second rang et plutôt comme conséquence que comme principe. Tous les moralistes anglais disent : « le plaisir est le seul levier avec lequel on puisse mouvoir l'être. )> Entendons-nous. Il y a deux sortes de plaisir. Tantôt le plaisir correspond à une forme particulière et superficielle de l'activité (plaisir de manger, de boire, etc.), tantôt il est lié au fond même de cette activité (plaisir de vivre, de vouloir, de penser, etc.); dans le premier cas, il est purement sensitif ; dans l'autre, il est plus profondément vital, plus indépendant des objets extérieurs : il ne fait qu'un avec la conscience même de la vie. Les utilitaires ou les hédonistes se sont trop plu à considérer la première espèce de plaisir; l'autre a une impor- , tance supérieure. On n'agit pas toujours en vue de pour-^ suivre un plaisir particulier^ déterminé et extérieur à l'action même ; parfois on agit pour le plaisir d'agir, on vit pour vivre, on pense pour penser. Il y a en nous de la force accumulée qui demande à se dépenser ; quand la
dépense en est entravée par quelque obstacle, cette force devient désir ou aversion ; quand le désir est satisfait, il y a plaisir; quand il est contrarié, il y a peine; mais il n en résulte pas que l'activité emmagasinée se déploie unique ment en vue d'un plaisir, avec un plaisir pour motif; la vie se déploie et s'exerce parce qu'elle est la vie. Le plaisir accompagne chez tous les êtres la recherche de la vie, beaucoup plus qu'il ne la provoque ; il faut vivre avant
^ tout, jouir ensuite.
On a cru longtemps que l'organe créait la fonction, on a cru aussi que le plaisir créait la fonction : «l'être va, disait Épicure, où l'appelle son plaisir;» ce sont là, d après la science moderne, deux vérités incomplètes et mêlées d erreurs; à l'origine, l'être ne possédait point un organe tout fait- de même, il n'avait pas, en quelque sorte, un plaisir tout fait ; lui-même, en agissant, a fait son organe et fait son plaisir. Le plaisir, comme Torgane, procède de la fonction. Plus tard, d'ailleurs, comme l'organe même, il réagit sur la fonction; on finit par agir de telle manière parce qu'on a un organe développé dans tel sens et qu'on éprouve un plaisir en allant dans telle direction. Mais le plaisir n'est pas premier ; ce qui est premier et dernier, c'estla fonction, c'est la vie. Si on n'a pas besoin, pour diriger la nature, de faire appel à une impulsion étrangère ou supérieure à elle, ^i la nature est, pour ainsi dire, automotrice et autonome, on n'a pas besoin non plus de faire appel à une détermination inférieure et particulière, comme ^e/ plaisir. * Ce qu'on peut accorder aux héionistes , c'est qu'il ne saurait y avoir conscience sans un plaisir ou sans une douleur vaguek ; le plaisir et la peine pourraient être regardés <îommè le principe même de la conscience ; d'autre part, la conscience est le levier nécessaire pour produire
L'INTEiNSITÉ DE LA VIE, MOBILE DE L'ACTION. 15
toute action autre que le pur acte réflexe : la théorie' anglaise est donc vraie en ce sens que toute action volontaire, ayant toujours besoin pour ainsi dire de passer par la conscience, sïmprègne nécessairement d'un caractère agréable ou désagréable. Agir et réagir, c'est toujours jouir ou souffrir; c'est toujours aussi désirer ou craindre. Mais ce caractère agréable ou désagréable de l'action ne suffît pas pour l'expliquer tout entière. La jouissance, au lieu d'être une fin réfléchie de l'action, n'en^st souvent, comme la conscience même, qu'un attribut. L'action sort naturellement du fonctionnement de la vie, en grande partie inconscient ; elle entre aussitôt dans le domaine de la conscience et de la jouissance, mais elle n'en vient pas. La tendance de l'être à persévérer dans l'être est le fond de tout désir sans constituer elle-même un désir déterminé. Le mobile emporté dans l'espace ignore la direction oii il va, et cependant il possède une vitesse acquise prête à se transformer en chaleur et même en lumière, selon le milieu résistant où il passera ; c'est ainsi que la vie devient désir ou crainte, peine ou plaisir, en vertu même de sa force acquise et des primitives directions où l'évolution l'a lancée. Une fois connue l'intensité de vie chez un être avec les diverses issues ouvertes à son activité, on peut prédire la direction que cet être se sentira intérieurement poussé à prendre. C'est comme si un astronome pouvait prédire la marche d'un astre rien que par la connaissance de sa masse, de sa vitesse et de l'action des autres astres.
On voit maintenant quelle position peut prendre une science des mœurs sans métaphysique dans la question de la fin morale. Étant données d'une part la sphère inconsciente des instincts, des habitudes, des perceptions
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16 DU MOBILE MORAL AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE, sourdes, d'autre part la sphère consciente du raisonnement et de la volonté réfléchie, la morale se trouve sur la limite de ces deux sphères : elle est la seule scence qui n'ait ainsi pour objet ni des faits puremen mconscients ni des faits purement conscients. Elle doit donc chercher une tendance qui soit commune à ces deux ordres de faits et qui puisse relier les deux sphères.
La psychologie classique s'était toujours restreinte aux phénomLs conscients, laissant de côté l'étude du pur mécanisme; de même la morale classique. Mais elles supposaient démontré que le mécanisme n'agit pas sur la région consciente de l'esprit, n'y provoque pas des perturbations parfois plus ou moins inexphcables : supposer amsi démontrée l'indépendance du conscient par rapport a 1 mconscient, c'était commencer par un postulat que rien n'autorise, ^ous croyons que, pour éviter ce postulat, la morale doit chercher un "ressort d'action qui puisse jouer à la fois dans les deux sphères et mouvoir tout ensemble en nous 1 automate et l'être sensible. L'objet de la morale est de constater comment l'action , produite par l'effort seul de la vie sort sans cesse du fond inconscient de l'être pour entrer dans le domaine de la conscience ; comment ensuite 1 action peut se trouver réfractée dans ce milieu nouveau, souvent même suspendue ; par exemple, quand il y a lutte entre l instinct de la vie et telle ou telle croyance d'ordre rationnel. Dans ce cas, la sphère de la conscience peut fournir une source nouveUe d'actions qui, à leur tour, redeviennent des principes d'habitudes ou d'instincts, et rentrent ainsi dans le fond inconscient de l'être, pour y subir des altérations sans nombre. L'instinct dévie en devenant conscience et pensée, la pensée dévie en devenant action et germe d'instinct. La morale doit tenir compte de toutes ces déviations. Elle est
un lieu de rencontre où viennent se toucher et où se transforment sans cesse Tune dans l'autre les deux grandes forces de l'être, instinct et raison; elle doit étudier l'action de ces deux forces l'une sur l'autre, et chercher à régler la double influence de l'instinct sur la pensée, de la pensée et du cerveau sur les actes instinctifs ou réflexes. Nous verrons comment la vie peut donner lieu, en devenant consciente d'elle-même et sans se contredire rationnellement, à une variété indéfinie de mobiles dérivés. L'instinct universel de la vie, tantôt inconscient, tantôt conscient, avec les aspects divers que nous lui verrons revêtir, fournit à la science morale la seule fin certaine ; — ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il n'en existe aucune autre possible, et que notre expérience soit adéquate à toute la réalité imaginable. Une morale fondée sur les faits ne peut, encore une fois, « constater » qu'une chose, c'est que la vie tend à se maintenir et à s'accroître chez tous les êtres, d'abord inconsciemment, puis avec le secours de la conscience spontanée ou réfléchie ; qu'elle est ainsi en fait la forme primitive et universelle de tout bien désiré: il ne s'ensuit pas que le désir de la vie épuise absolument l'idée du désirable^ avec toutes les notions métaphysiques et mystiques qu'on y peut rattacher : c'est là une question réservée, qui ne sera plus proprement objet d'affirmation positive, mais d'hypothèse métaphysique. La certi-l tude n'a jamais nui au rêve, ni la connaissance des faits \ réels à l'élan vers l'idéal : le moissonneur, ramassant avec soin en son grenier les gerbes qu'il a recueillies et comptées lui-même, n'a jamais empêché le semeur de s'en aller la main ouverte, l'oeil tourné vers les moissons lointaines, jeter au vent le présent, le connu, pour voir germer un avenir qu'il ignore et qu'il espère.
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