CHAPITRE II
Principes de la justice pénale ou défensive dans la société.
Notre société actuelle ne peut assurément réaliser le lointain idéal de l'indulgence universelle ; mais elle peut encore moins prendre pour type de conduite l'idéal opposé de la morale orthodoxe, à savoir la distribution du bonheur et du malheur suivant le mérite et le démérite. Nous l'avons vu, il n'y a pas de raison purement morale pour supposer aucune distribution de peines au vice et de primes à la vertu. A plus forte raison faut-il reconnaître qu'il n'y a pas, en droit pur, de sanction sociale, et que les faits désignés sous ce nom sont de simples phénomènes de défense sociale \
Maintenant, du point de vue théorique pur où nous nous sommes placé jusqu'ici, il nous faut descendre dans la sphère plus trouble des sentiments et des associations
1. On nous fera sans doute l'antique objection : « Si les punitions n'étaient de la part de la société que des moyens de défense, ce serait des cou-ps, ce ne seraient pas des punitions. » (M. Janet, Cours de philosophie, p. 30.) — Au contraire, quand les punitions ne se trouvent pas justifiées par la défense, c'est précisément elles qui sont de vrais coups, sous quelque euphémisme qu'on les désigne; en dehors des raisons de défense sociale, on ne transformera jamais en un acte moral l'acte d'administrer, par exemple, cent coups de bâton sur la plante des pieds d'un voleur pour le punir.
BESOIN PSYCHOLOGIQUE D'UNE SANCTION; SA GENÈSE. 159 d'idées, où nos adversaires pourraient reprendre l'avantage. La majorité de l'espèce humaine ne partage nuUement les idées des Hindous et de tout vrai phUosophe sur la justice absolue identique à la charité universelle : elle a de fortes préventions contre la tigresse affamée pour laquelle se dévoua Bouddha, elle a des préférences naturelles à l'endroit des brebis. Il ne lui paraît pas satisfaisant que la faute reste impunie et la vertu toute gratuite. L'homme est comme ces enfants qui n'aiment pas les histoires où les bons petits garçons sont mangés parles loups, et qui voudraient au contraire voir les loups mangés. Même au théâtre, on exige généralement que la vertu soit récompensée, le vice puni, et, s'ils ne le sont pas, le spectateur s'en va mécontent, avec le sentiment d'une attente trompée. Pourquoi ce sentiment tenace, ce besoin persistant d'une sanction chez l'être sociable, cette impossibilité psychologique de rester sur l'idée du mal impuni ? ^ C'est, en premier Ueu, que l'homme est un être essentiellement pratique et actif, qui tend à tirer de tout ce qu'il voit une règle d'action, et pour qui la vie d'autrui est une perpétuelle morale en exemples ; a.vec le merveilleux instinct social que possède l'homme, il sent aussitôt^qu'un cnme impuni est un élément de destructionsociale, il a le pressentiment d'un danger : tel un citadin enfermé dans une ville assiégée et qui découvre une brècheouverte. ^ En second lieu, ce mauvais exemple est comme une sorte d'exhortation personnelle au mal murmurée à son oreille et contre laqueUe ses plus hauts instincts se révoltent. Tout cela tient à ce que le bon sens populaire fait toujours entrer la sanction dans la formule même de la loi et regarde la récompense ou le châtiment comme des mobiles. 'AvOpuTOç îôov TOXimiv. La loi humaine a le double caractère d'être
Utilitaire et nécessitaire : ce qui est exactement l'opposé d'une loi morale commandant sans mobile à une volonté libre.
Il existe une troisième raison plus profonde encore de l'indignation contre l'impunité : l'intelligence humaine a peine à rester sur l'idée de mal moral; elle en est révoltée à un bien plus haut degré qu'elle ne peut l'être par un manque de symétrie matérielle ou d'exactitude mathématique. Dominée tout entière par l'idée de progrès, elle ne peut supporter qu'un être reste pour longtemps arrêté dans sa marche en avant.
Enfin il y a aussi à faire valoir des considérations esthétiques. Un être^ immoral renferme une laideur bien plus repoussante que la laideur physique et sur laquelle la vue n'aime pas à se reposer. On voudrait donc le corriger ou l'écarter, l'améliorer ou le supprimer. Rappelons-nous la position précaire des lépreux et des impurs dans la société antique : ils étaient traités comme nous traitons aujourd'hui les coupables. Si les romanciers ou les auteurs dramatiques ne laissent pas en général le crime trop ouvertement impuni, remarquons aussi qu'ils n'ont pas coutume de représenter leurs principaux personnages, leurs héroïnes surtout, comme franchement laids (goitreux, bossus, borgnes, etc.); s'ils le font parfois, comme Victor Hugo pour son Quasimodo, leur but est alors de nous faire oublier cette difformité pendant tout le reste de l'ouvrage ou de s'en servir comme antithèse ; le plus souvent, le roman se termine par une transformation du héros ou de l'héroïne (comme dans la Petite Fadette ou Ja7ie Eyre). La laideur produit donc bien, à un moindre degré, le même effet que l'immoralité, et nous éprouvons le besoin de corriger l'une comme l'autre ; mais comment corriger du dehors l'immo-
BESOIN PSYCHOLOGroUE D'UNE SANCTION; SA GENÈSE, m ralité? L'idée de la peine infligée comme réactif se présente aussitôt à I-esprit ; le châtiment est un "de ces vL remèdes populaires comme rhuil~el,ouillante dans laquelle on plongeai avant Ambroise Paré les membres des blessés.
naturel. ., Il s explique surtout par l'impossibilité où est 1 homme de rester inactif, indifférent deva^nt un mal quel- / conque; il veut tenter quelque chose, toucher à la plaie ' soit pour la fermer, soit pour appliquer un révulsif, et son m Uigence est séduite par cette symétrie apparente que nou. offre la proportionnalité du mal moral et du mal physique. Il ne sait pas qu'il est des choses auxquelles il
foulTrn"; ''' '""•=''" "-'' ^''"^''^ 1"' fir«"t des fouilles en Italie, et qui trouvèrent des Vénus avec un bras
ou une jambe de moins, éprouvèrent cette indignation que nous ressentons encore aujourd'hui devant une volonté mal équilibrée : ,1s voulurent réparer le mal, remettre un bras emprunte ailleurs, rajuster une jambe ; aujourd'hui, plus resignes et plus timides, nous laissons les chefs-d'œuvre , tels quels, superbement mutilés; aussi notre admiration / même des plus beUes œuv-Fes ne va-t-eUe pas alors sans quelque souffrance : mais nous aimons mieux souffrir que pro aner. Cette s ouffrance en face d'un mal, ce sentiment de 1 irréparable, c'est plutôt encore devant le mal moral que nous devons l'éprouver. Seule la volonté intérieure peut efficacement se corriger elle-même, comme les lointains créateurs des Vénus de marbre pourraient seuls leur redonner ces membres polis et blancs qui ont été brisés ; nous nous sommes réduits à la chose la plus dure pour l'homme a I attente de l'avenir. Le progrès définitif ne peut guère venir que du dedans des êtres. Les seuls moyens que nous pmssions employer sont tout indirects (l'éducation par
exemple). Quant h la volonté même, elle devrait précisément être sacrée pour ceux qui la regardent comme libre, tout au moins comme spontanée : ils ne peuvent sans contradiction et sans injustice essayer de porter la main sur elle. Ainsi le sentiment qui nous pousse à désirer une sanction est en partie Jinmoral. Comme beaucoup d'autres sentiments, il a un "principe très légitime et des applications mauvaises. Entre l'instinct humain et la théorie scientifique de la morale existe donc une certaine opposition. Nous allons montrer que cette opposition est provisoire et que l'instinct finira par être conforme à la vérité scientifique. Pour cela nous essayerons d'analyser plus à fond que nous ne l'avons fait encore le besoin psychologique d'une sanction chez l'être en société, nous en esquisserons la genèse, et nous verrons comment, produit d'abord par un instinct naturel et légitime, il tend à se restreindre, à se limiter de plus en plus avec la marche de l'évolution humaine.
S'U est une loi générale de la vie, c'est la suivante : Tout animal (nous pourrions étendre la loi même aux végétaux), répond à une attaque par une défense qui est elle-même le plus souvent une attaque en réponse, une sorte de choc en retour : c'est là un instinciprimitif, qui a sa source dans le mouvement réflexe, dans ïirrUabilité des tissus vivants, et sans lequel la vie serait impossible : les animaux privés de leur cerveau ne cherchent-ils pas encore à mordre qui les pince ? Les êtres chez lesquels cet instinct était plus développé et plus sûr ont survécu plus aisément, comme les rosiers munis d'épines. Chez les animaux supérieurs tels que l'homme, cet instinct se diversifie, mais il existe toujours ; en nous se trouve un ressort prêt à se détendre contre qui le touche, semblable à ces plantes qui lancent
L'ACTION RÉFLEXE ET LE BESOIN DE SANCTION, des traits. C'est à l'origine un phénomène mécanique inconscient ; mais cet instinct, en devenant conscient, ne s'afFaibht pas, comme tant d'autres ' ; il est en effet nécessaire à la vie de l'individu. Il faut, pour vivre, dans toute société primitive, pouvoir mordre qui vous a mordu, frapper qui vous a frappé. De nos jours encore, quand un enfant même en jouant, a reçu un coup qu'il n'a pu rendre", il est mécontent; il a le sentiment d'une infériorité : au contraire lorsqu'il a rendu le coup, en l'accentuant même avec plus d énergie, il est satisfait, il ne se sent plus inférieur, inégal dans la lutte pour la vie.
Même sentiment chez les^mmaux : quand on joue avec un chien, il faut se laisser prendre la main de temps en temps par lui si on ne veut pas le mettre en colère. Dans les jeux de l'homme adulte, on retrouve le même besoin d un certain^équilibre entre les chances : les joueurs désirent toujours, suivant l'expression populaire, se trouver au moms « manche à manche. » Sans doute, avec l'homme de nouveaux sentiments interviennent et s'ajoutent à l'instinct primitif : c'est l'amour-propre, la vanité, le souci de l'opinion d'autrui ; n'importe,on peut distinguer par dessous tout cela quelque chose de plus profond : le sentiment des nécessités de la vie.
Dans les sociétés sauvages un être qui n'est pas capable de rendre, et même au delà, le mal qu'on lui a fait, est un être mal doué pour l'existence, destiné à disparaître tôt ou tard. La vie même, en son essence, est une revanche, une revanche permanente contre les obstacles quil'entravent Aussi la revanche est-eUe physiologiquement nécessaire
^ ^1. Voir sur ce point la Morale anglaise conlemporaine, partie II,
fr.
pour tous les êtres vivants, tellement enracinée chez eux que l'instinct brutal en subsiste jusqu'au moment de la mort. On connaît l'histoire de ce Suisse mortellement blessé qui, voyant passer près de lui un chef autrichien, trouva la force de saisir un bloc de rocher et de lui briser la tête, s'anéantissant lui-même par ce dernier effort. On citerait encore bien d'autres faits de ce genre, où la revanche n'est plus justifiée par la défense personnelle et se prolonge pour ainsi dire jusqu'au delà de la vie, par une de ces contradictions nombreuses et parfois fécondes qui produisent chez l'être social tantôt des sentiments mauvais, comme l'avarice, tantôt d'utiles sentiments, comme l'amour de la
gloire.
A tout ce mécanisme, remarquons-le, la notion morale de justice ou de mérite est encore étrangère. Si un animal sans cerveau mord qui le blesse, l'idée de sanction n'a rien à y voir ; si vous demandez à un enfant ou à un homme du peuple pourquoi il donne des coups à quelqu'un, il pensera se justifier pleinement en vous disant qu'il a été d'abord frappé lui-même. Ne lui en demandez pas plus long : au fond, pour qui ne regarde que les lois générales de la vie, c'est une raison très suffisante.
Nous sommes ici à l'origine même et comme au point d'émergence physique de ce prétendu besoin moral de sanction, qui jusqu'à présent ne nous offre rien de moral, mais qui va bientôt se modifier. Supposons qu'un homme, au lieu d'être lui-même l'objet d'une attaque, en soit le simple spectateur, et qu'il voie l'agresseur vigoureusement repousséT il ne pourra pas manquer d'applaudir, car il se mettra par la pensée à la place de celui qui se défend et, comme Ta montré l'école anglaise, il sympathisera avec lui. Chaque coup donné à l'agresseur lui apparaîtra ainsi comme