La déduction
A côté de l'induction, on dispose dans la science d'une autre méthode (p. 38), qui, en un sens, devrait se présenter à l'inverse de la première, et, avec cela, donnerait des conclusions absolument exactes. On la nomme méthode déductive et on la décrit comme le procédé qui conduit de propositions universellement valables à des conclusions universellement valables, par une méthode de raisonnement universellement valable.
En réalité, il n'y a pas de science qui travaille ou puisse travailler de cette manière. D'abord, on se demande en vain comment on arriverait à des propositions universellement ou absolument valables : puisque tout savoir sort de sources empiriques, et qu'encore les erreurs y restent possibles, — preuve irréfutable de son origine. De plus, on ne saurait comprendre comment, des prémisses, on tirerait des conclusions dont le contenu dépasserait celui des données (et celui du moyen terme employé). En troisième lieu, l'exactitude absolue de ces conclusions serait douteuse du fait seul que l'on ne peut
THKORIE GKNËRALi:: I)i: LA CONNAISSANCE Jl
écarter les erreurs ou les méprises dans la conduite du raisonnement, même s'il y a desi)rémisses et une méthode absolument exactes. Il en est résulté pratiquement que dans les sciences appelées de ce nom de « déductives », les différents chercheurs n'ont pu se libérer des contradictions et du doute, sur les mêmes questions. Rappelons comme exemple la discussion séculaire, et non encore terminée aujourd'hui, sur le théorème euclidien des parallèles.
Voulons-nous nous demander si, dans le sens des considérations précédentes sur la formation des propositions scientifiques, il existe réellement quelque chose comme la déduction ? nous pourrions alors trouver sans doute un procédé qui aurait une certaine ressemblance avec cette forme impossible de raisonnement, et qui, en fait, est fréquemment utilisé avec grand profit dans la science. Voici en quoi cela consiste : les propositions générales, que l'on a acquises par l'induction imparfaite habituelle, sont appliquées à des cas particuliers qui, lorsqu'on a posé les principes, n avaient pas été pris en considéralion; on n'avait pas, jusque-là, subordonné immédiatement ces cas au concept général. Cette application à des cas non prévus nous conduit à des lois particulières, que nous n'avions pas prévues elles-mêmes comme les autres lois ; mais, en raison de la vraisemblance de la proposition générale qui sert de point de départ, en raison aussi de la rectitude de l'application, nous les tenons comme les autres pour vraisemblablement exactes! Cependant, en ce cas, l'investigateur dans les sciences de la nature se souvient qu'un facteur d'incertitude affecte ces opérations de raisonnement, et il sent le besoin de mettre aussitôt les conclusions à l'épreuve de l'expérience : quand il a pu de cette façon en donner une
juslificalion, il estime que la déduction est parfaite. Déduire, c'est ainsi, en tait, rechercher les cas particuliers d'une proposition trouvée par induction et les vérifier par l'expérience. Par là, le savoir se développe certes moins en étendue qu'en profondeur. On a déjà, à différentes reprises, appliqué à la science l'image d'un filet ou d'un maillage aux liens multiples: en fait, quand on pose pourla pemièrefois une loi, il est pratiquement impossible d'embrasser d'un coup d'œil toute l'étendue de l'expérience, où elle peut trouver application. 11 faut apprendre à connaître cette étendue, mettre à l'essai les formes pai'ticulières que la loi admet, notamment dans les cas lointains, et ce travail nécessaire est un élément régulier et important de toute œuvre scientifique. Si, maintenant, un investigateur particulièrement doué et perspicace a réussi à se faire, dès le début, une compréhension particulièrement étendue de la loi inductive, et qu'à l'application expérimentale il se trouve partout des justifications, on aura facilement l'impression que ces dernières étaient superflues, puisqu'elles donnent seulement ce qui avait été déjà « déduit ». Mais, en fait, le cas contraire n'est pas rare : que la justification se fasse attendre, et que Ion trouve de tout autres relations que celles qu'on attendait. Les découvertes de ce genre servent le plus souvent de point de départ à des changements, de grande valeur et de portée lointaine, dans la compréhension primitive de la loi en question.
Comme on le voit, la déduction est un complément nécessaire, et, à proprement parler, un élément de la méthode inductive. L'histoire de la formation d'une loi est en général la suivante. L'investigateur remarque, dans les cas isolés observés par lui, certaines concordances qui l'invitent à essayer d'établir
TiiKoniE GENKr^\^E ni-: la connaissa.nce 43
expérimentalement cette liaison, en posant provisoirement un concept ou une loi (jui y correspondent. 11 a fait ensuite des expériences sur d'autres cas qui lui sont accessibles, pour voir si la liaison supposée se rencontre; s'il ne la retrouve pas, il cherche d'autres expressions qui se puissent api)liquer à ces cas défavorables, ou qui au contraire les excluent, comme indépendants de la loi. Par cette méthode d'adaptation, il arrive finalement à une proposition qui se présente comme valable dans un certain ressort. Comme il la communique à ceux qui explorent avec lui le môme domaine, ceux-ci se trouvent amenés de leur côté à examiner d'autres cas connus d'eux, auxquels peut s'appliquer la proposition, et les doutes et les contradictions possibles qui résultent de là amènent en retour l'auteur de la loi à faire les adaptations qui sont devenues nécessaires. — Maintenant, il faut dire que le cercle des cas suffisants pour établir la loi générale inductive aura besoin d'avoir plus ou moins d'étendue : cela dépend de l'imagination scientifique de l'auteur de la découverte, et souvent, aussi, du travail inconscient de pensée que l'on désigne sous le nom d'instinct scientifique. Mais que toutes ces opérations s'achèvent ou non dans la conscience de l'auteur, la partie déductive du travail commencera dès que l'on a commencé à poser la loi; il en résulte que la proposition énoncée se trouve soumise aune épreuve qui a une influence essentielle sur la valeur des résultats.
On reconnaît tout de suite que cette partie c/ec/wciive prendra une importance d'autant plus grande que les concepts dont il s'agit sont plus généraux. Ajoutez à cela c|ue l'on a réussi de bonne heure à établir des lois inductives avec une perfection relati-
vement grande : aussi garde-t-on l'impression décrite ci-dessus, que l'on pourrait, d'une prémisse, déduire sans limite un grand nombre de conséquences ayant par elles-mêmes une valeur. Cette manière de voir s'est étonnamment propagée, grâce surtout à la représentation euclidienne de la géométrie : mais Kant en a vivement senti la singularité, et c'est ce qu'il a su exprimer dans la question célèbre : cornment sont possibles des jugements a priori? Nous avons vu que généralement il ne s'agit pas de jugements a priori, mais d'inférences inductives avec des applications déductives que l'on met ensuite à l'épreuve.