THEORIE GENERALE DE EA CONNAISSANCE
Maigret cola, nous organisons une t,r^s grande partie de notre existence et de notre activité, en l'aison des prévisions que nous permettent de faire les lois, et nous savons adapter cette organisation à de nombreux détails de la vie : mais par là nous avons à nous demander comment on peut surmonter la diflicullé, — ou ))lutùt l'impossibilité que nous avons indiquée.
Il faut répondre ainsi: nous avons bien des manières de voir ou de façonner les faits, pour que certains rapports exprimés dans les lois naturelles aient le rôle essentiel dans la détermination de l'expérience, tandis que les autres éléments, restés indéterminés, s'en vont au second plan. Alors, la prévision s'étend sur une portion si importante des faits que nous pouvons renoncer complètement à prévoir le reste. Et notre prévision sera encore ainsi suffisante pour rendre possible une organisation pratique de la vie : les connaissances progressivement acquises — que ce soit le savoir personnel de chacun, ou le savoir scientifique général — viendront grossir constamment cette portion prédominante de l'expérience future.
La science procède comme la vie pratique, mais, seulement, avec plus de liberté. Partout où il s'agit de mettre à l'épreuve une loi de la forme : si A est, B est; — l'investigateur s'applique à choisir ou à organiser les expériences, pour que les éléments accessoires lui soient donnés en aussi petit nombre que possible, et, si on ne peut les éviter, il veut se les donner de façon qu'ils exercent une influence aussi petite que possible sur le rapport qui est en question. Cela ne réussit jamais parfaitement; cependant, pour établir une inférence sous la forme que prendrait la relation sans ces influences accès-
soires, on applique la méthode générale qui suit.
On recherche une série de cas, ordonnés de telle sorte que rinfluence des éléments accessoires y soit de plus en plus petite. Alors le rapport cherché s'approche habituellement d'une limite qui n'est jamais tout à fait atteinte, mais pour laquelle on arrive à une approximation d'autant plus exacte que l'influence des éléments accessoires est moindre. On conclut alors que, si c'était possible de faire l'exclusion complète, la limite du rapport serait atteinte. On appelle cas idéal celui dans lequel absolument aucun élément accessoire de l'expérience n'aurait d'action, et Ton nomme exlrapolaîion l'inférence que l'on fait d'une série de valeurs à une telle valeur limite. Ces exlrapolalions par lesquelles on passe à un cas idéal constituent un procédé tout à fait généralement appliqué dans la science : aussi lorsqu'on parle de la plupart des lois, et spécialement des lois quanlitaliues, c'est-à-dire de celles qui expriment un rapport entre des valeurs mesurables, on peut dire qu'elles n'ont de valeur exacte que pour le cas idéal.
Nous sommes ainsi en présence de ce fait, que beaucoup de lois — et parmi elles les plus importantes — s'énoncent et valent pour des conditions qui en réalité ne se rencontrent généralement pas. Cette manière de faire, en apparence absurde, est en fait la mieux adaptée au but qu'on se propose : ce qui, en effet,distingue ces cas idéaux, c'est quêtes lois y prennent la forme la plus simple. Il y a là la conséquence de ce que, volontairement et intentionnellement, on y fait abstraction de toute complication et de toute combinaison des facteurs déterminants : et ceux-ci permettent alors de décrire la forme la plus simple pour la pensée de ces classes particu-
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lières d'expériences. Les cas idéaux servent ensuite à construire les cas réels, et l'on représente ainsi CCS dtMMiicrs comme une somme de tous les éléments qui ont une inlluence sur les laits, ou résultats. De même que l'on peut figurer avec les dix chiffres la quantité illimitée de tous les nombres finis, ainsi peut-on avec un nombre fini de loi^ représenter une quantité indéterminée d'événements complexes et atteindre une détermination très poussée de la réalité.
La géométrie, par exemple, traite directement de lignes, de plans et de sphères de forme parfaite, bien que l'on n'en ait jamais observé de ce genre : et ses résultats concordent d'autant plus exactement avec la réalité que les lignes, sphères, ou plans réels correspondent plus exactement aux exigences idéales. Il y a tout aussi peu, en physique, des gaz idéaux ou des miroirs idéaux, — ou bien, en chimie, des substances idéalement pures; et pourtant les lois simples exprimées dans ces sciences valent seulement pour de telles représentations. Quant aux systèmes, correspondant à ces sciences, que la réalité nous offre, à divers degrés d'approximation, sans arriver au cas idéal, ils se conforment d'autant plus exactement à ces lois que l'écart de la réalité à l'idéal est moindre. Et la même méthode trouve aussi application dans les sciences dites de l'esprit, psychologie et sociologie, « où l'œil normal» ou le « système économique fermé » sont des exemples de ces concepts limites idéalisés.