‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 21 sur 71 · Le déterminisme · texte numérisé non relu

Le déterminisme

On a émis une théorie très répandue, et les erreurs auxquelles elle conduit ont de multiples con-

séquences : on dit que toutes choses sont déterminées par les lois jusque dans leurs derniers détails, en un seul sens el invariablement. Celte tlièse est celle du déterminisme, et on la tient surtout pour une conséquence inévitable de toute vue scientifique d'ensemble. L'examen exact des rapports réels donne cependant une tout autre conception.

Considérons, sous son aspect le plus général, la loi : si nous avons éprouvé A, nous attendons B ; nous voyons que d'abord et, nécessairement, elle ne se rapporte qu'à des éléments déterminés des choses éprouvées. La possibilité d'une ressemblance parfaite de deux expériences est en effet déjà exclue, du fait que nous nous transformons continuellement» quoique incomplètement : aussi la répétition, môme assez exacte, d'un fait antérieurement éprouvé doit pourtant être autre, à cause de la part que nous y prenons et qu'il n'est pas possible de nier. Il ne peut ainsi jamais être question d'autre chose que d'une répétition partielle et les éléments répétés représentent un fragment d'autant plus médiocre delà totalitédu fait queleconceptcorrespondantàceséléments est plus général. Mais, à ces concepts très généraux se rapportent aussi les lois les plus générales (et les plus importantes). Celles-ci ne déterminent par suite qu'une petite partie de l'effet. D'autres fragments sont déterminés par d'autres lois, mais jamais nous ne pouvons indiquer un fait qui serait complètement, et sans ambiguïté, déterminé par les lois que nous connaissons. Par exemple, nous savons, bien certainement, que si nous jetons une pierre, elle ira tomber à terre suivant une courbe de la forme approchée d'une parabole. Mais si nous essayions de déterminer exactement la trajectoire, il nous faudrait avoir égard à la résistance de l'air,

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au niouvcmeiit de rotation par lequel nous lan(;uns la pierre, au mouvement propre de la terre, et à d'innombrables autres circonstances, que l'on ne pourrait exactement fixer sans dépasser de beaucoup le pouvoir de toute la science. En réalité, nous ne i)Ouvons donner qu'une détermination approc/ice de la trajectoire ; et pour chaque pas que l'on ferait vers une exactitude plus grande, ou par lequel on tendrait davantage à une détermination univoque, il faudrait des progrès scientifiques qui ne seront peut-être réalisés que dans des siècles.

Ainsi la science ne peut d'aucune façon, dans ce cas, déterminer la trajectoire linéaire exacte que parcourra en chaque point la pierre lancée : mais elle est seulement capable d'indiquer un espace d'une certaine largeur, à l'intérieur duquel le mouvement sera limité en chaque cas ; et cette bande s'élargit d'autant plus que la science est moins avancée dans le domaine considéré. Il en est de même de toute autre détermination sur la base des lois. Elles ne donneront jamais qu'un cadre, en dehors duquel ne peut être la chose étudiée ; mais dans le nombre illimité des possibilités qu'il enferme, quelles sont celles qui deviendront réalité, voilà qui jamais ne se déterminera sans ambiguïté, avec les forces humaines.

La croyance que ce serait possible est venue de ce que l'on a poussé très loin la méthode scientifique d'abstraction. Quand, au lieu de la pierre, on prend un « point de masse inétendu », et que Ton néglige de considérer tout autre facteur, qui (d'une manière connue ou non) exercerait sur le mouvement une iniluence, on peut bien établir une solution, univoque en apparence, du problème. Mais elle ne vaut pas pour l'expérience réelle : elle

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n'a de valeur que pour un idéal, dont la ressemblance avec la réalité est plus ou moins profonde. Ce monde idéal — c'est-à-dire arbitrairement abstrait de sa réelle diversité — aurait seul cette propriété d'une détermination univoque, que cependant on a l'habitude d'attribuer au monde réel.

Certes, on pourrait maintenant rappeler les méthodes d'abstraction généralement en usage dans la science, et l'extrapolation à des cas idéaux que nous avons examinée ci-dessus ; et l'on comprendrait alors, que si l'on affirme la détermination univoque du devenir réel, cela revient à cette extrapolation cor recte à un cas idéal (je veux dire à l'idée que nous connaîtrions toutes les lois et que nous nous entendrions à les appliquer correctement à un cas particulier). Mais contre cette façon de comprendre, il y aurait encore des objections à faire : on veut en effet justifier après coup l'extrapolation à l'idéal par cette preuve que, dans la mesure où le cas réel s'approche du cas idéal, nous avons le droit pour autant de réaliser nos hypothèses ; mais cette justification n'est pas encore praticable, parce que, pour la plus grande partie de notre expérience, nous ne connaissons pas du tout les lois approchantes ou idéales» à l'aide desquelles nous pourrions construire ces cas idéaux. Ainsi, tout le domaine de la vie organique est actuellement et essentiellement pour nous comme un pays inconnu où conduiraient seulement quelques sentiers éloignés les uns des autres et que l'on parcourrait dans l'obscurité.

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