‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 22 sur 71 · Le LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

Le LIBRE ARBITRE

Cet état de choses nous fait comprendre pourquoi d*une part nous admettons une détermination pous-

TiiKORiE gkm;rali: Di: la connaissance 51

séii triîs loin pour beaucoup de choses, je veux dire pour toutes celles qui sont accessibles à la compréhension et à la régularisation scientifiques, — et pourquoi d'autre part nous avons conscience (|ue nous a£?issons librement, autrement dit que nous avons le pouvoir de conduire en différents sens les événements futurs, et cela par l'induence que nous avons sur nos désirs. Si, dans le sens d'une théorie déterministe, on explique que ce sentiment de la liberté est simplement une autre expression du fait qn une partie de la chaîne causale est à V intérieur de notre conscience, et que nous sentons ces événements (déterminés en soi), comme si nous en déterminions nous-mêmes le cours; contre cette conception il n'y a en principe rien à objecter. Mais on ne démontrerait pas mieux la fausseté de cette autre thèse: « puisque les facteurs ({ui influent sur chaque expérience sont en nombre illimité et ont des propriétés indélîniment diverses, cette expérience apparaîtrait sans doute comme déterminée pour un esprit capable d'une compréhension universelle ; mais pour notre esprit limité, elle doit constamment et nécessairement laisser un reste indéterminé, et dans la même mesure, le monde gardera toujours [)ratiquement une indétermination partielle pour l'être humain. » Ainsi que l'on dise du monde qu'il est incomplètement déterminé, ou qu'au contraire il Test entièrement, mais que nous ne pouvons jamais le connaître comme tel, — l'une et l'autre thèses conduisent au même résultat pratique, je veux dire que nous pouvons et que nous devons nous comporter par rapport au monde comme s'il n'était qu'en partie déterminé.

Mais quand, dans tout le domaine du connaissable, deux théories différentes nboutissoni aux* mêmes

conclusions, ce n'est que formellement et extérieurement, et non réellement, qu'elles peuvent ainsi différer. Car le semblable est ce qu'on ne peut différencier, — et il n'y a pas d'autre définition de la ressemblance. Or nous voyons que le débat entre les deux thèses s'est toujours renouvelé et a sans cesse recommencé depuis des siècles sans qu'il paraisse pouvoir trouver une fin. Ce qui se comprend d'après ce que nous venons de dire : s'il y a en effet des raisons de fait que l'on pourrait exposer en faveur de Vune des thèses, on les fera bien passer au compte de Vautre, puisqu'il n'y a pas de différence dans les conséquences réelles qui résultent de l'une et de l'autre.

Nous venons d'exposer à cette place la question du libre arbitre, parce qu'elle offre un exemple très frappant d'un procédé qui trouve son application dans toutes les sciences, quand il s'agit des discussions anciennes qui se représentent continuellement. Toutes les fois que l'on rencontre un problème de ce genre, on a à se poser cette question: quelles différences serait-il possible d'établir expérimentalement, en admettant que Tune ou l'autre hypothèse fût exacte? On suppose, en d'autres termes, d'abord que la première est vraie et l'on développe les conséquences correspondantes. On fait ensuite la supposition inverse, que la seconde est la vraie, et l'on eu développe encore les conséquences. Celles-ci se montrent-elles en un point précis différentes des premières? en examinant en quel sens l'expérience se prononce, on a dans chaque cas la possibilité de reconnaître Fhypotlièse fausse. On n'a pas pour cela le droit de conclure que l'on a ainsi démontré la complète exactitude de l'autre hypothèse. Elle peut, en effet, être également fausse; elle aurait, seulement,

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celte propriété spéciale de conduire i)ourtant à des conclusions exactes dans le cas considéré. Cela est possible: chacun le sait, s'il a observé attentivement sa propre expérience de la vie. Combien de fois n'agissons-nous pas correctement dans la pratique, quoique nous soyons partis d'hypothèses fausses? Cette possibilité s'explique par la nature extraordinairement complexe de tout fait vécu et de toute hypothèse. Il se peut bien — et il arrive en règle générale — qu'une théorie déterminée contienne des éléments corrects, et — à côté — des éléments faux. Dans les applications où les cléments corrects se trouvent avoir un poids décisif, on arrive également à des résultats exacts, malgré les erreurs dans le reste du donné. Et de même on arrive à des conséquences fausses, là où les éléments faux sont déterminants, malgré les conséquences exactes, que grâce aux éléments corrects, on pourrait conserver, ou que l'on a conservées d'autre part. Aussi, est-ce seulement lorsqu'il y a « vérification » que nous avons le droit de conclure à l'exactitude de la portion de théorie qui est essentielle pour le cas présent.

On le reconnaît aisément, ces considérations trouvent application dans tous les domaines de la science et de la vie. Il n'y a pas d'affirmations absolument exactes, et les plus fausses peuvent par contre être correctes sous un certain rapport. Il y a seulement des vraisemblances plus ou moins grandes, et tout progrès de l'esprit humain a pour objet d'élever le degré de vraisemblance des rapports expérimentaux, c'est-à-dire des lois.

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