Le concept le plus général
Quand nous cherchons à connaître comment l'ensemble de la science se construit, suivant le principe delà complication croissante des concepts, la première question qui se présente à nous est de trouver, parmi toutes les notions possibles, celle qui soit la plus générale et qui par là agisse comme élément déterminant dans toute formation de concept.
Pour cela, revenons au principe psychophysique de cette formation, je veux dire au fait du souvenir, et demandons-nous quel en est le caractère distinctif le plus général. Nous reconnaissons aussitôt que, pour l'être intéressé, une existence qui s'écoulerait avec une parfaite uniformité ne saurait évoquer aucun souvenir : il n'y aurait pas de données pour distinguer le passé du présent, non plus que pour les identifier. Le « phénomène fondamen-
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tal » tic la pensée coiisciculc est ainsi la sensation d'un « quehiuo chose d'autre », une différence entre le souvenir et l'actuel, ou plus généralement entre deux souvenirs.
Les faits éi)rouvés se décomposent donc pour nous en éléments qui se différencient les uns des autres, et dont nous arrivons à parler d'une façon absolument générale, sans considération de leur contenu spécial, en les désignant par un nom, grâce à l'aide que nous vaut le commerce des hommes. Il faut dire que dans la liaison entre les concepts et les noms qui leur sont associés il y a, dans toutes les langues humaines, une grande part d'arbitraire et d'mdétermination, et cela rend extrêmement pénible tout travail logique précis. C'est pourquoi il est nécessaire d'indiquer dans les cas particuliers l'idée exacte que doit envelopper un nom donné. Ainsi, de tout fait éprouvé [erlebniss) en tant qu'il se différencie d'autres faits éprouvés, nous disons que c'est une expérience [erfahrung) : et, d'après la nature môme que nous venons de trouver à cette sorte de détermination, on ne fait pas de différence, qu'il s'agisse des faits que nous appelons internes ou de ceux que nous appelons externes.
Beaucoup d'expériences restent isolées : ce sont celles qui ne se répètent pas sous une forme analogue, et à cause de cela ne persistent pas dans le souvenir. Elles se séparent par là définitivement de notre vie mentale ; elles n'entraînent pas de conséquences et ne sont en connexion avec rien. D'autres au contraire se répètent plus ou moins conformes à ellesmêmes, et constituent les éléments permanents de la vie mentale. La durée n'en est pas du tout illimitée, car les souvenirs pâlissent et s*effacent ;
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mais elle s'étend en tout cas à une partie importante de l'existence, et cela sutfit pour qu'on puisse caractériser ces éléments.
L'ensemble des expériences analogues et réunies à cause de leur analogie sous forme de concepts : voilà ce que nous appelons les Choses. Une chose est donc une expérience qui s'est répétée et que par suite nous avons « reconnue », c'est-à-dire que nous avons perçue avec le sentiment de sa répétition, et sous la forme d'un concept. C'est, en d'autres termes, toute expérience d'où nous avons formé une idée; le concept de chose est donc le plus général de tous, puisque, d'après sa définition, il enveloppe tous les concepts possibles. Son « essence > ou caractère distinctif est la possibilité de distinguer chaque chose d'une autre. Et s'il y a des choses que nous ne puissions distinguer, nous disons qu'elles sont semblables ou identiques. Ajoutons qu'il reste à savoir si la non-distinction résulte de ce que nous ne pouvons ou de ce que nous ne voulons pas discerner les choses. En tout cas, si nous formulons des expériences sous un certain concept, c'est que, par rapport à lui, nous les avons senties ou considérées comme semblables. Or les concepts se formentaussi bien inconsciemment que consciemment : dans le premier cas, il s'agit de ressemblances qui ont été immédiatement perçues comme telles. Dans le second, au contraire, on a consciemment dégagé ou abstrait de la diversité donnée de quoi former le concept, sans y faire entrer les difféi'^nces. C'est cette seconde méthode que l'on a appliquée aussi complètement que possible poui arriver au concept de chose.
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