‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 36 sur 71 · Signes et noms · texte numérisé non relu

Signes et noms

Puisque nous venons de parler de la coordination des noms et des signes à la classe des nombres, cela nous donne l'occasion de faire à ce sujet quelques remarques générales.

Du moment que nous pouvons réaliser pour la classe coordonnée les mômes opérations formelles que pour l'autre classe, cela nous garantit et nous facilite extraordinairement l'organisation pratique utile de la réalité. Si l'on a par exemple compté un groupe d'hommes et établi que le nombre des individus qui le composent s'élève à soixante, on peut en déduire — sans avoir besoin de réaliser les mou vements appropriés — qu'il est possible de disposer ces hommes en six séries de dix, ou cinq de

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douze, ou quatre de quinze; maisonsait que l'on ne réussira pas à établir de séries sans reste, si on cherche à les former à sept ou à onze unités. Ces propriétés, et une infinité d'autres, se tirent du nombre des hommes composant le groupe, c'est-àdire qu'elles viennent de leur coordination à une classe de nombres allant jusqu'à soixante. La coordination nous donne ainsi un moyen de prendre connaissance des faits sans que nous soyons obligés de nous occuper immédiatement des réalités correspondantes.

11 est évident qu'il y a là un avantage prodigieux qui nous permet de dominer et d'organiser l'existence, et les hommes ont dû le remarquer et l'utiliser très tôt. Aussi voyons-nous que la méthode de coordination a été d'un usage universel chez les hommes primitifs; bien plus, les animaux supérieurs s'entendent à l'utiliser consciemment. Quand le chien apprend à venir à l'appel de son nom, quand le cheval répond au hue et au holà du cocher par des mouvements corrects, il y a dans tous les cas coordination d'une action déterminée ou d'une série d'actions (c'est-à-dire d'un concept) à un signe (c'est-à-dire à un terme d'une autre classe). Et il n'est pas besoin qu'il y ait la moindre analogie entre les choses coordonnées. La seule condition nécessaire est que le signe soit d'une part facilement et utilement produit, et qu'il soit d'autre part « compris », c'est-à-dire perçu par les sens et différencié à coup sûr d'autres signes coordonnés à d'autres choses.

Les signes sonores coordonnés aux concepts usuels constituent donc le commencement d'un lan. gage dans le sens strict du mot. Pour quelles raisons la forme spéciale du signe sonore a-t-elle été

choisie primitivement, il est très difficile de le découvrir, et cela n'a aucune importance. En tout cas ces motifs primitifs ont, dans le cours des temps, disparu de la conscience, et la connexion actuelle est tout extérieure. Il suffirait pour l'établir de remarquer l'extraordinaire diversité des langues ; car pour un môme concept on utilise des centaines de signes différents.

Si maintenant Ton voulait coordonner à la classe des concepts une classe correspondante de sons, de telle sorte qu'à chaque concept correspondît un son qui lui fût propre, ou qu'en d'autres termes la coordination fût univoque, il ne serait pas impossible de résoudre le problème, qui ne dépasserait nullement les forces humaines; mais il faudrait que les concepts eux-mêmes ne fussent point dans l'état chaotique qui est celui de l'époque actuelle. Leibnilz et Locke ont bien essayé d'esquisser au moins dans ses grandes lignes un système de concepts : mais, nous le savons, cette tentative n'a depuis lors fait absolument aucun progrès. Les concepts les mieux ordonnés, les concepts scientifiques, sont eux-mêmes sujets à pareille critique. A cela il faut ajouter que dans les sciences comme dans la pensée courante, les notions sont, par suite du progrès humain, en évolution continuelle, tandis que les signes, qui leur sont coordonnés, restent proportionnellement plus stables. Mais encore les signes évoluent lentement — l'histoire des langues nous l'apprend — et, sans doute, d'après d'autres lois que les notious. Il s'ensuit quedans les langues la coordination des concepts et des mots n'est rien moins qu'univoque. Qu'il y ait plusieurs noms pour le même concept, aussi bien que plusieurs concepts pour le même nom, c'est ce que montre la science du langage quand on y parle

d'homonymes et de synonymes. Aussi bien ces systèmes de signes, qui se sont établis au hasard, dévoilent nombre de défauts à la base des langues, puisqu'ils ne tiennent pas compte du principe de r unité de signification, sur lequel repose l'essence du langage. Par suite d'une fausse compréhension de cette essence, on a jusqu'ici redouté de développer les langues à la clarté de la conscience et de les approcher de plus en plus de l'idéal de la signification unique : ou, bien plutôt, cet idéal est à peine connu, et bien moins encore reconnu vrai.

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