Le langage écrit
Les signes sonores ont sans doute l'avantage d'être émis facilement et sans instrument, et ils peuvent se communiquer à des distances assez grandes; mais ils ont le désavantage de se perdre immédiatement. Ils suffisent, c'est vrai, si l'on ne cherche qu'à se faire comprendre sur le moment, et c'est pour cela qu'on les utilise continuellement. Mais comme il s'agit aussi de permettre aux hommes de communiquer de très loin ou à travers le temps, il faut remplacer les signes auditifs par des formes plus durables.
On s'adresse donc à un autre sens : la vue. Comme les signes optiques peuvent, sans devenir méconnaissables, se transmettre à de bien plus longues distances que lès signes sonores, nous les utilisons d'abord dans les télégraphes optiques; il est vrai que sous des aspects très différents, et môme sous la forme qui donne le meilleur rendement — l'héliotrope — ils trouvent ici une application toujours assez limitée. Aussi faisons-nous un usage beaucoup
plus général de cette autre espèce de signes optiques qui s'établissent à la façon d'objets réels sur des bases appropriées, durent et peuvent être compris aussi longtemps que dure l'objet correspondant. Ces signes forment le langage écrit, dans le sens le plus large du mot. Et ici encore il s'agit de la coordination de signes et de concepts.
Il faut appliquer aux deux classes de signes, dont nous venons de parler, toutes les remarques faites sur la très grande imperfection du système actuel des concepts dans l'humanité. Par contre, les signes écrits sont bien plus stables que les signes sonores, car ceux-ci doivent être renouvelés chaque fois qu'on en a besoin, tandis que les autres peuvent durer des centaines et même des milliers d'années, pourvu qu'ils soient tracés sur une matière appropriée. De là vient que les langages écrits ont dans l'ensemble un développement beaucoup plus parfait que les formes parlées : et certainement il y a des cas isolés où l'on a atteint à peu près l'idéal.
Cela se trouve par exemple dans les signes écrits des nombres, comme nous l'avons déjà signalé. Si l'on a sa disposition le système des dix signes 0, 1, 2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, il n'est pas seulement possible de coordonner à tout nombre que l'on voudra un signe écrit, mais cette coordination est rigoureusement uniuoqiie, c'est-à-dire que chaque nombre ne peut s'écrire que d'une façon, et chaque signe numérique ne signifie qu'un seul nombre. Gela s'obtient comme il suit :
D'abord la classe des nombres de zéro à neuf est coordonnée à des signes spéciaux. On coordonne les mêmes signes à la classe voisine et également étendue, de dix à dix-neuf, et pour la distinguer de la classe précédente, on fait précéder les signes cor-
respondants du signe « un ». La classe suivante est caractérisée par le signe «deux» etTon continue ainsi jusqu'à la neuvième classe. En tête de la classe suivante on met,d'après le principe admisse signe numérique de dix, qui est fait de deux éléments, et tous les nombres qui suivent sont caractérisés par des moyens toujours semblables aux précédents. Par là on est sûr d'obtenir d'abord que dans toute la suite des nombres aucun n'échappe à une désignation, et ensuite que jamais un signe global ne reparaisse, une fois employé. Ces deux propriétés suffisent à assurer le caractère univoque de la coordination.
Le système de chiffres que l'on vient d'exposer n'est pas du tout, on le sait, le seul possible. Mais c'est, de tous ceux que l'on a tentés, le plus cohérent et le plus simple. Aussi ne lui a-t-on jamais opposé de concurrent sérieux et les systèmes maladroits qui en leur temps ont dû faire le tourment des Grecs et des Romains se sont trouvés supplantés sans retour aussitôt que le nôtre fut introduit par les Arabes. Il a ainsi pénétré sous la même forme chez tous les peuples civilisés, et il est devenu chez eux partie intégrante de tous les langages écrits.
La comparaison des nombres parlés et écrits va d'ailleurs nous fournir une preuve très nette de ce que le langage verbal est de beaucoup le plus imparfait. Le nombre 18634 se dit en allemand achtzehntausendsechshundertvierundfùnfzig ; on y énonce d'abord le second, puis le premier, puis le troisième, le cinquième et le quatrième chiffres, sans compter que Ton introduit entre temps quatre particules différentes pour désigner l'ordre des unités ( — zehn, — tausend, — hundert, — zig). C'est à peine si l'on arriverait à imaginer quelciue
chose de plus coiifus. II serait beaucoup plus clair d'énoncer simplement les chiffres en suivant la série, quelque chose comme : un-huit- six-cinq -quatre {einsachlsechsfùnfvier); cette dénomination serait au moins sans équivoque. Si l'on voulait attribuer tout de suite au premier de ces nombres sa valeur relative, on pourrait y réussir par quelque procédé de convention, en exposant par exemple préablement le chiffre qui désignerait le rang correspondant. Mais ce serait déjà un excès de détermination dont on pourrait se passer habituellement (1),