Pasigraphie et écriture phonétique
Il y a deux moyens de coordonner les concepts et les signes d'écriture. Ou bien la coordination est directe, et alors il s'agit simplement de pourvoir chaque concept d'un signe correspondant ; — ou bien elle est indirecte et les signes ne servent qu'à rendre les sons parlés ; alors la langue écrite a son point d'appui sur la langue parlée, et il ne se présente qu'un problème de solution relativement facile : établir une coordination univoque entre signes et sons. L'écriture chinoise se traite d'après la méthode de coordination directe ; l'ensemble des systèmes d'écriture dans le cercle des civilisations européennes
(1)11 faut dire encore que la dénomination courante des classes d'unités supérieures : dix, cent, mille, million, billion, elc .., est tout à fait irrationnelle. Si l'on se posaitce problème: trouver des désignations pour les valeurs relatives en employant le moins possible de mots, on arriverait à penser qu'on doit réussir à donner un nom spécial aux nombres du type lO^», où /! est un nombre entier, tels que 10, 100, 10.000, 100.000.000, etc.. On aurait ainsi résolu la question de dénommer beaucoup de nombres avec le moins possible de noms.
et américaines repose au contraire sur la méthode indirecte.
Nous parlons évidemment ici des langues usuelles, en dehors du domaine scientifique ; au contraire, dans la science, les peuples européens se sont fait en différents genres une écriture directe des concepts. Les signes numériques en étaient déjà un exemple; les signes des notes de musique en sont un second, qui à dire vrai ne présente pas une pareille perfection. L'usage des différentes « clefs » détruit la liaison univoque des hauteurs de sons et des signes ; et les « signes à la clef » écrits en tête, et valables pour toute la ligne, ont le défaut d'éloigner le signe de l'endroit où il faut l'appliquer. Malgré cette imperfection, l'écriture musicale est pourtant internationale, et quiconque comprend la musique européenne en comprend également les signes (1).
En principe, on ne peut hésitera reconnaître que la solution parfaite du problème de la coordination des signes est dans une écrilure idéographique ou pasigraphie. Il faut bien se dire que la pasigraphie même très imparfaite des Chinois rend pourtant possibles les rapports écrits (surtout pour le commerce) entre les divers peuples de l'Est Asiatique, qui parlent une douzaine de langues différentes : c'est que chaque groupe linguistique traduit les signes communs dans ses propres mots, absolument comme cela se passe pour les signes numériques. Mais pour qu'une représentation de ce genre fût parfaite, ou, tout au moins, s'approchât de Tidéal, il faudrait remplir toute une série de conditions, et
(1) Il ne serait pas difficile de perfectionner la notation pour la rendre univoque, ce qui faciliterait de beaucoup l'apprt'utissage de la jnusique.
actuellement c'est à peine si l'on peut entrevoir sur ce point de lointaines possibilités.
D'abord on pourrait, veux-jc dire, prendre les concepts en eux-mêmes, tels qu'ils sont déposés dans les dilTérentes langues en qualité de mots et de formes grammaticales, et l'on aurait à pourvoir chacun d'eux d'un signe arbitraire. C'est à peu près ainsi que se présente le système chinois. Mais par là la j)ensée se trouve écrasée, ce qui résulte d'une part du grand nombre des mots, et, d'autre part, de la nécessité de maintenir les signes dans les limites d'une certaine simplicité. Mais, si l'on réfléchissait que les concepts complexes se forment d'un nombre relativement petit de concepts élémentaires ^ par des lois déterminées, quoique encore inconnues en grande partie, on pourrait songer à former les signes des concepts complexes par composition des signes de concepts élémentaires, suivant des lois correspondantes. On n'aurait alors besoin d'apprendre que les signes de concepts élémentaires et leurs lois de combinaison, et l'on saurait représenter toutes les notions possibles. On aurait d'ailleurs par là même pourvu à l'extension naturelle du monde des notions ; chaque concept élémentaire nouveau aurait en effet son signe, qui ensuite pourrait servir à la dérivation de toutes les notions complexes. Si même on venait à voir un composé dans un concept considéré jusque-là comme élémentaire, il ne serait pas difficile de tenir son signe pour éteint, comme on fait du nom d'une race disparue, — et au besoin on pourrait l'appliquer après un certain temps à un autre usage.
Les signes de nombres donnent un remarquable exemple pour éclaircir ces réflexions, et ils servent en même temps à prouver que dans les domaines
limités on a pu déjà atteindre l'idéal. î'n autre exemple, très riche d'enseignements, nous est fourni par les formules chimiques : sans doute on y utilise les lettres des alphabets européens, mais on ne lie à ces signes que des concepts chimiques, et non des idées de sons. En coordonnant aux éléments des lettres déterminées, on peut d'abord signifier qualitativement tous les modes de combinaisons, et cela par la position correspondante des lettres. De plus, on sait que la composition quantitative se fait d'après des rapports fixes, et que ceux-ci se déterminent par les multiples des nombres spécifiques, liés à chaque élément, qui expriment le poids de combinaison ; aussi l'on n'a besoin que de lier le concept de ce poids au signe des éléments, pour représenter du même coup la composition quanliîaîive. A cela, il faut encore ajouter la possibilité d'exprimer par les mêmes moyens les multiples dont on vient de parler. Mais il y a différentes substances qui, malgré l'identité de composition, ont des propriétés différentes : on a essayé d'exprimer cette nouvelle complication par la position symétrique des signes élémentaires sur le plan du papier (et récemment, même, par une représentation dans l'espace). On a pu découvrir des règles qui permettent de rapprocher le schéma de l'expérience et de l'y rattacher. Cet exemple montre comment, en suivant le concept (ici, la combinaison chimique) dans sa complexité croissante, le schéma qu'on lui coordonne peut prétendre à une extension et à une complexité toujours plus grandes. Ce n'est pas à dire que la forme d'expression d'abord choisie soit toujours suffisante pour suivre sous toutes ses formes le progrès scientifique : alors on doit la reprendre à nouveau par la base, pour l'adapter aux prétentions nouvelles.