‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 40 sur 71 · La linguistique · texte numérisé non relu

La linguistique

Si l'on considère la science des langues (linguistique ou philologie), enseignée dans les Universités et dans d'innombrables livres, et qu'on la compare aux recherches qui sont ici plutôt indiquées qu'exposées — conformément au caractère de ce petit ouvrage — on trouvera de celles-ci à celle-là une très grande différence. Certaines relations, dans le langage, n'ont aucune importance, si l'on a en vue le but de la parole : ainsi, pour la plupart, les règles et les usages exposés par la grammaire; on en fait pourtant ordinairement l'objet d'une étude approfondie, qui d'ailleurs doit naturellement se limiter à la question de savoir comment des individus isolés ou des groupes ont ou non observé ces règles. Il faut dire encore que, du point de vue d'une théorie de la coordination, on trouvera au plus haut point inutiles les études que met habituellement en première ligne la linguistique comparative des modernes, et qui portent sur la connexion des formes verbales entre elles, ou leur formation dans le cours de l'histoire, soit à l'intérieur, soit en dehors des frontières d'un domaine linguistique. En effet, il nous importe fort peu de savoir par quel procédé d'évolution, le plus souvent tout extérieur, un mot déterminé en est venu à se coordonner à un concept tout autre que précédemment. Il y aurait à faire des recherches incomparablement plus importantes que celles dos linguistes, quoique l'on doive encore

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les mettre bien loin après la science du concept en lui-mOmc : c'est rétiidc de la lente évolution dans la forme des concepts, et certes ce serait de beaucoup plus difficile à traiter que les recherches correspondantes sur les formes verbales fixées par l'écriture.

Par suite de circonstances historiques dont l'exposé nous conduirait beaucoup trop loin, on s'est fait cependant une idée très exagérée de l'importance qu'il faut donner à ces études des mots. Mais si l'on demandait quelle part ces travaux ont eu au progrès de la culture humaine, l'on serait fort embarrassé de le dire. Le terme science des langues est rigoureusement distingué par ses adeptes de la simple connaissance des langues, que Ton tient pour une chose incomparablement inférieure. Mais celle-ci peut servir du moins à adapter à d'autres langues les résultats déjà fixés de la civilisation et, par lestraductions,elle facilite cette adaptation pourceux qui ne disposent pas de la langue étrangère : au contraire la philologie dédaigne les profits de cette sorte, — et la pratique en paraîtra dans les siècles prochains aussi inconcevable et aussi inutile que l'est actuellement pour nous la scolastique du moyen âge.

Cette fausse importance que l'on attribue à la science historique des formes verbales est à mettre en parallèle avec la valeur tout aussi peu fondée que l'on accorde dans l'usage des langues à la correction grammaticale et orthographique. Cette détestable idée de maître d'école est poussée si loin que c'est presque un outrage d'offenser les formes usuelles de la langue maternelle, et môme les formes d'une langue étrangère comme le français. On oublie que ni Luther ni Gœthe n'ont parlé ni écrit un allemand « correct »: on ouljlic que poser lé

osTWALD. ~ Esquisse. 7

problème d'une culture correcte de la langue, ce ne peut être demander le maintien des usages présents pour garder intactes leurs imperfections ou même leurs absurdités : ce serait plutôt vouloir un développement et un progrès de la langue dans le sens du réel. Nous avons déjà indiqué que dans un domaine déterminé, celui de Torthographe, il a commencé à s'établir peu à peu une compréhension plus exacte de la nature du langage et de sa culture. La plupart des nations font effort pour améliorer l'orthographe dans le sens de rapports univoques, et quand une fois il règne une idée suffisamment claire du but, on n'a pas de difficulté spéciale à passer aux moyens nécessaires pour l'atteindre.

Mais, pour les autres caractères du langage, on ne sait pas du tout comprendre à quoi ils répondent réellement. Ainsi l'on emploie dans la même proposition de multiples moyens de coordination qui ne servent absolument à rien, comme les pluriels dans l'adjectif, le verbe, le pronom; l'exemple de la langue anglaise nous montre bien que tout cela est superflu, et pourtant on ne parle pas d'appliquer consciemment à d'autres langues ce procédé naturel d'amélioration, qui en anglais s'est développé inconsciemment. L'idée ne paraît pas en être venue même aux plus hardis réformateurs du langage. Aussi nous en restons à ï idéal du maître d'école, c'est-à-dire que nous voulons maintenir tout ce qu'il y a d'absurde et d'inutile dans les langues, dans la mesure où c'est en usage actuellement, parce que c'est en usage.

Des efforts ont été faits pour introduire une langue auxiliaire universelle (cf. p. 180), et dans ces derniers temps, on a, dans ce sens, réalisé des progrès très importants: on vise ainsi un double but.

D'abord on aura un moyen de se comprendre dans toutes les affaires humaines en général, et spécialement dans le domaine scientifique; par là, on réalisera une économie d'énergie dont la valeur n'est pas à négliger. Ensuite, au lieu du respect superstitieux que l'on a pour sa langue et pour la < possession » de sa langue, on se fera une estimation plus exacte de son but pratique: quand on se sera journellement convaincu, à Tusage de la langue auxiliaire artificielle, de la grande simplicité et de la perfection avec lesquelles elle peut se façonner en comparaison des langues « naturelles », on éprouvera enfin irrésistiblement et l'on estimera à sa valeur le besoin de faire participer les langues spontanées à de tels avantages. Les conséquences de ce progrès seraient donc d'une portée extraordinaire pour le travail intellectuel humain dans son aspect le plus général. Car, on le peut affirmer, si précisément la plus générale des sciences, la philosophie, n'a fait jusqu'ici que des progrès extrêmement limités, c'est que linslnimenl dont elle a dû se servir a été la langue commune. On doit bien expliquer les choses ainsi: car la science la plus voisine, la science mathématique, a réalisé de très grands progrès, mais seulement après s'être créé une langue avec les chiffres indo-arabes, d'une part, et les signes algébriques de l'autre. Et cette langue représente en fait, avec la plus grande approximation possible, l'idéal de la coordination univoque.

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