La continuité
Toutes les considérations faites jusqu'ici reposaient sur le concept général de chose, c'est-à-dire
sur l'idée d'une expérience isolée et différenciée des autres expériences. Ainsi nous mettions au premier plan, à cause de sa généralité, le fait de la différencialion, qui, en tant qu'universellement éprouvé, a conduit au concept élémentaire correspondant. Mais à côté nous placerons un autre fait universel d'expérience, qui a également produit un concept tout aussi général : l'idée de conlinuilé.
Quand par exemple, le soir au crépuscule, nous considérons la dégradation de la lumière qui donne dans notre chambre, nous ne pouvons jamais affirmer que nous la trouvons à l'instant actuel plus faible qu'au moment immédiatement antérieur. Il nous faut, plus exactement, un temps d'une longueur appréciable pour pouvoir dire en toute sûreté que maintenant il fait plus sombre que tout à l'heure. Pendant ce temps nous n'avons jamais perçu que Vobscurilé s'accroisse d'instant en instant, et pourtant nous sommes théoriquement convaincus que le fait doit être en réalité compris sous cette forme d'un changement progressif.
Nous ne percevons donc pas les parties isolées d'une différence, dont cependant nous reconnaissons la réalité, quand elle a atteint une certaine intensité. C'est là une expérience très générale qui repose comme le souvenir sur un fait physiologique fondamental. Elle avait été signalée déjà par Herbarly mais c'est Fechner qui en a vu toute l'importance, et depuis elle est généralement connue en physiologie et en psychologie sous le nom de seuil. A côté du souvenir, c'est le seuil qui détermine les lignes fondamentales de noire vie psychologique.
On peut ainsi le définir par le fait que dans tous nos états nous commençons à percevoir une différence ou un changement quand cette différence ou
ce changement ont dépassé une limile déterminée. C'est une propriété de tous nos états ou expériences. On vient de donner un exemple pour les phénomènes lumineux, dans le passage du clair à l'obscur. Il en est de même pour les différences de couleur. Nous observons encore la môme chose pour la hauteur et l'intensité du son ; et la môme chose encore pour la cœnesthésie, car entre le bien-être et son contraire il y a en général des transitions inobservables, et c'est seulement quand celles-ci s'achèvent en peu de temps que nous avons réellement conscience du changement.
Sur les causes physiques de ces phénomènes psychologiques, nous n'avons besoin de donner que de courtes indications. 11 s'agit, pour tous les faits que nous éprouvons, d'un changement d'état physico-chimique donné dans les appareils des sens et dans l'organe central. Maintenant— nous le savons d'après les expériences faites sur les appareils de physique que nous construisons — un événement de ce genre exige toujours une certaine somme, parfois très petite, de travail ou (pour parler plus généralement) d'énergie, sans quoi il n'a pas lieu. Les balances même les plus délicates, qui sont sensibles au millionième de gramme, restent immobiles quand on les charge d'un dix-millionième, tandis que nous pouvons encore fort bien voir sous le microscope un corps de ce faible poids. De même il faut une dépense déterminée d'énergie pour mettre en jeu l'appareil des sens et l'organe, et une cause qui reste au-dessous de cette limite, ou seuil, ne traduit jamais expérimentalement sa présence.
C'est là ce qui évoque dans notre expérience le concept, difficile à saisir, de continuité. Le passage décrit ci-dessus, qui se fait de la lumière du jour
au crépuscule, est continu, c'est-à-dire qu'à aucun moment on n'y remarque une différence entre l'état immédiatement antérieur et l'état présent ; et pourtant la différence ne peut être méconnue, s'il s'agit d'un fragment plus long du passé. Si l'on veut faire ressortir la contradiction qu'il peut y avoir dans ce fait avec d'autres habitudes de pensée, on n'aura besoin que de se représenter ce qui suit. Je compare à un moment déterminé l'état A à l'état B, ceui-ci ayant la propriété de différer objectivement de A, mais d'une différence qui reste au-dessous du seuil. Je dois expérimentalement poser que A est semblable à B. Ensuite je compare B à un état C, qui diffère objectivement de B, dans le même sens que A de B, et, de même encore d'une quantité audessous du seuil, quoique voisine de la limite. Je devrai encore poser que B et C sont semblables. Si maintenant je rapproche directement A et C, la somme des deux différences dépasse la valeur du seuil, et je trouve que A est différent de C. Ce qui est en contradiction avec le principe que de A = B et B = C résulte A = C. Mais si ce principe vaut pour les choses qui se comptent, et qui sont par là même discontinues, il n'a pas de valeur pour le continu, à l'intérieur de notre sensation. Quand malgré cela on l'applique aux choses continues ou grandeurs (dans le sens étroit du mot), il faut se rendre compte qu'il s'agit précisément d'une extrapolation à un cas idéal non donné (p. 46) comme cela arrive pour d'autres propositions générales, qui sortent sans doute de l'expérience, mais qui, dans leur énonciation, outrepassent l'expérience à cause de l'utilité qu'il y a à le faire.
D'après les éclaircissements que l'on vient de donner, ces relations ne sont aucunement limitées
aux jugements que nous portons sur la base des sensations immédiates. Quand nous comparons par la balance trois poids, dont les différences restent au-dessous de la limite de sensibilité, mais tout près de cette limite, nous pouvons arriver par un procédé purement empirique et objectif à poser la contradiction : quoique A = B, et B = C, A ::^ C. Nous établissons pour cette raison en géométrie que les rapports donnés ne prétendent nullement valoir en dehors des limites qui enferment les erreurs possibles. On pouvait donc observer l'inégalité A 9^ C ; mais la différence des deux valeurs ne pouvait excéder une quantité égale à la valeur double du seuil. Ces considérations nous permettent en même temps de juger une affirmation souvent répétée, dans un esprit opposé, que les lois mathématiques suffiraient absolument pour établir les lois de la physique. Les premières ne se rapportent pas à des choses réelles, mais à des cas limites idéalement pensés.Par suite elles ne pourraientgénéralement pas être objets d'expérience, et les prétentions que la science met en elles reposent sur d'autres bases. Il faut leur accorder cette propriété que Vexpérience s'en rapproche indéfiniment, quand des conditions déterminées et bien connues sont de mieux en mieux remplies, et que l'on a choisi les différentes abstractions et « idéalisations » de façon qu'elles ne se contredisent pas entre elles. On n'évite pas toujours ces contradictions ; mais il ne faut pas pour cela les regarder comme inhérentes à l'organisation interne de notre esprit (ainsi que par exemple l'a fait Kant) : elles viennent de ce que Ton applique des concepts à un usage imprévu, et l'on traite comme si elles étaient valables des hypothèses que l'on avait cependant pu proposer ailleurs. Nous avons
déjà vu, à propos des classes illimitées (p. 83), un exemple de cas où les choses se comportent de cette façon.
Les choses que nous sentons toujours comme continues, par exemple l'espace et le temps, le sontelles « réellement» ou vraiment? ou bien au contraire ne faut-il pas en dernière analyse les comprendre comme discontinues? Il y a lieu pour répondre à cette question de prendre quelques précautions. Les différents appareils des sens, et plus encore les appareils physiques avec lesquels nous examinons les états donnés, sont d'une « sensibilité » très inégale, c'est-à-dire que le seuil de différenciation peut avoir des grandeurs très différentes. Aussi une chose sera discontinue pour un appareil d'une certaine sensibilité, et se comportera comme continue pour un appareil moins sensible. Nous trouverons ainsi d'autant plus de continuité dans les choses que notre puissance de discernement est moins cultivée et moins aiguisée.
Ces conditions nous permettent de comprendre comme continues les choses discontinues ; mais il se trouve qu'à l'occasion les rapports de temps produisent un effet contraire. Si un phénomène change d'une façon continue, mais très rapidement, et qu'ensuite il se maintienne dans son nouvel état avec ses traits essentiels, nous interprétons volontiers cette succession comme une discontinuité. Cela se produit nécessairement quand le changement s'est passé en un temps plus petit que la valeur du seuil temporel exigé pour la perception séparée des faits. Mais comme le seuil est variable avec notre état général, il se peut qu'un même phénomène nous paraisse, suivant les circonstances, continu ou discontinu. Nous avons ainsi, en sens inverse de tout
h l'heure, une raison de donner le caractère de continuité à un nombre de plus en plus grand de choses, avec le progrès de la connaissance.
Interrogeons en fin de compte Vexpérience : l'ensemble de notre connaissance aboutit à cette idée, qu'il y a pour nous utilité à aborder toute chose en Taisant l'hypothèse de la conlimiilé. « La nature ne fait pas de sauls, » — et autres généralisations analogues du langage ; voilà les expressions qui résument toute notre expérience. Il faut pourtant encore une fois insister sur ce point: en énonçant de ces formules, nous tenons compte de l'utilité qu'elles ont, et ce n'est pas la nature de notre intelligence qui nous les suggère.