‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 5 sur 71 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La Science et la Philosophie des sciences ne son pas deux domaines qui s'excluent nuituellement, mais elles forment un ensemble et sont comme deux routes qui mènent à un même but : elles ont pour objet la domination par l'homme de la nature. On atteint ce but par les différentes sciences : elles rassemblent et groupent les rapports particuliers qui existent entre les phénomènes, et elles cherchent à découvrir entre eux des dépendances réciproques, sur lesquelles elles s'appuient pour tirer des faits connus la prévision d'autres phénomènes, avec une certitude plus ou moins grande. La philosophie des sciences unit à ces travaux particuliers et à ces ensembles d'autres travaux et d'autres ensembles, qui ont seulement un caractère de plus grande généralité. Tandis que, par exemple, la science de l'électricité, comme partie de la physique, a pour but

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la connexion des phénomènes électriques entre eux et avec les phénomènes des autres domaines de la physique, la philosophie ne s'occupe pas seulement d'étudier les connexions de tons les rapports physiques entre eux; mais elle s'efforce aussi d'enfermer dans le cercle de ses considérations les phénomènes chimiques, biologiques, astronomiques, et, en un mot, tous ceux dont nous avons une connaissance. En d'autres termes, la philosophie des sciences est la partie la plus générale de la science. 11 peut dès lors se poser ici deux questions. D'abord : comment peut-on déterminerl'idée d'une philosophie par rapport aux sciences particulières, car, dans la fonction que nous lui attribuons, il n'y a certes pas moyen d'établir des limites nettement tranchées ? — En second lieu : comment approfondir et enseigner une philosophie, puisqu'il est impossible à un seul homme de dominer entièrement toutes les sciences correspondantes, et que jamais un seul ne pourrait se faire une vue d'ensemble des rapports communs aux différents domaines du savoir ? S'il s'agit en parti(^ulier de l'homme qui commence à acquérir de telles connaissances, il ne saurait, semble-t-il, espérer pouvoir s'adonner à une science, où par hypothèse il devrait organiser des notions, sans les posséder encore.

L'examen de ces deux questions nous donnera un premier et excellent moyen de nous orienter dans le travail à entreprendre : aussi devons-nous en mener à fond la discussion.

D'abord, c'est un phénomène absolument générai, qu'il nUj a pas de limites parfaitement déterminées, sans ambiguïté^ dans les choses de la nature, — et la science doit être comptée au nombre des choses. Que par exemple on cherche à délimiter rigoureu-

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sèment la physique i)ar rapport à la chimie, on tombera dans les mûmes difficultés que si l'on voulait, sans laisser place à un doute, séparer en biologie le domaine des plantes et celui des animaux.

Si, en dépit de cette impossibilité bien connue, on ne condamne pas comme inutile la division des choses de la nature en classes et en ordres, mais qu'on y voie un travail scientifique important, on aura bientôt la preuve pratique que ces classifications peuvent avoir encore une réelle utilité, quand môme on n'y atteindrait pas une délimitation idéale. Car on y cherche à voir d'ensemble et à dominer une complexité de phénomènes qu'il était d'abord impossible d'embrasser d'un coup d'œil : et l'on atteint ce but, malgré les imperfections du procédé. C'est ainsi qu'il y a une majorité écrasante de cas, où nous pouvons avec certitude dire des êtres vivants s'ils appartiennent au monde des animaux ou à celui des plantes, tout aussi bien que nous savons immédiatement caractériser comme physiques ou comme chimiques la plupart des phénomènes de la nature inanimée. Pour tous ces cas, on fait aisément une division utilisable. Quant aux autres, en petit nombre, qui offrent des difficultés, on peut très bien les travailler à part, là où ils se présentent, et nous n'avons qu'à les signaler ici. Sans doute il ressort de là qu'une division répond d'autant mieux à son but que de tels cas sont rares : et d'autre part il y a toujours un intérêt à examiner de plus en plus près les divisions présentes pour voir si elles ne pourraient être remplacées par d'autres mieux appropriées.

Il en est des choses comme des vagues à la surface d'une grande masse liquide. Du premier coup d'œil, nous savons que les différentes lames s'y dé-»

placent dans une certaine direction ; et si du point où nous sommes, nous voyons suffisamment Tensemble, nous pouvons compter les vagues et en mesurer l'amplitude. Mais où est la limite entre l'une d'elles, et celle qui vient après? Si certains que nous soyons ainsi de reconnaître que, là, deux vagues se suivent, il nous est cependant impossible d'indiquer où la première cesse et où l'autre commence. Est-ce pour cela chose superflue ou impraticable de les déclarer différentes ? D'aucune façon ; — mais s'il s'agit d'un travail scientifique précis, on cherchera à donner une définition appropriée pour désigner la limite de deux vagues qui se suivent. Cette limite peut, il est vrai, être considérée comme arbitraire, et, dans une certaine mesure, elle le sera. Mais pour le chercheur cela n'a pas d'importance : ce qu'il lui faut, c'est de pouvoir, avec l'aide de cette définition, déterminer véritablement et sans équivoque la longueur des vagues, et, s'il peut le faire, il utilisera la définition comme scientifiquement appropriée, sans perdre de vue l'idée qu'une autre définition reste possible et permettrait une détermination encore plus facile ou plus exacte. Et il préférerait aussitôt celle-ci à celle-là.

Ainsi nous avons reconnu que ces questions de classification ne portent pas sur ce que l'on dénomme « l'essence » des choses ; mais // s'agit de dispositions purement pratiques pour dominer plus facilement et avec plus de succès les questions scientifiques. C'est là un point de vue de la plus haute valeur, dont la portée va beaucoup plus loin qu'il ne paraîtra ici à sa première application.

Quant à la deuxième objection, il faut dès à présent y faire droit. Mais c'est aussi qu'il s'agit ici d'un fait commun à toutes les parties et à toutes les

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formes de la science, et avec lequel il faut pour cela nous faïuiliarisor tout de suite. .La science a été créée par les lioninieset pour des fins humaines : aussi at-elle en commun avec toute œuvre humaine la marque indélébile de l'imperfection. Mais du simple fait qu'une science agit et réussit, et que grâce à elle la vie humaine a été transformée de fond en comble, il faut conclure que si par nature la science humaine refile toujours inachevée, cela ne Vempêche pas cV avoir une aclion réelle. En effet, ce que la science a une fois élaboré garde toujours sa part de vérité et, par suite, d'efficacité. L'ancienne théorie optique des particules de matière lumineuse, qui noLis paraît maintenant d'une imperfection si enfantine, était pourtant tout à fait suffisante pour expliquer les phénomènes de la réflexion et de la réfraction, et elle a servi à construire de délicats télescopes pour l'astronomie. Le succès tenait aux éléments co;vec^5 qu'elle contient, car elle apprenait à calculer exactement la marche des rayons lumineux dans la réflexion et la réfraction. Le reste n'était qu'une construction accessoire et arbitraire, et devait tomber quand on aurait porté plus loin la connaissance de faits qui n'avaient pas encore été découverts, et dont on ne pouvait naturellement tenir compte pour poser la théorie. Mais quand l'hypothèse d'une matière lumineuse eut été remplacée par celle des vibrations de l'éther élastique, l'optique géométrique resta d'abord telle qu'elle était, car du nouveau point de vue on pouvait déduire également la nature rectiligne des rayons lumineux (quoique cela ne se fît pas avec toute facilité et absolument) ; et, pour l'optique géométrique, tout ne dépend que du caractère rectiligne des rayons et non du mode de production que l'on conçoit. Plus récemment, on a

fait ressortir Timperfection de cette hypothèse des rayons lumineux droits, qui permet sans doute une première approximation dans la représentation des faits réels, mais interdit, dans le cas des faisceaux lumineux d'ouverture finie, d'en caractériser la marche. Le « rayon » linéaire de l'ancienne optique a été ainsi remplacé par une figuration plus complexe, avec diverses propriétés — la surface d'ondes — et cette complexité plus grande est précisément de nature à rendre possible la représentation de la plus grande diversité qu'il y a dans les phénomènes optiques maintenant connus. Du même fait dépendent les progrès très marqués qu'ont réalisés depuis les instruments d'optique — spécialement le microscope et l'objectif photographique — dans lesquels [le but que Ton se propose exige l'emploi de faisceaux lumineux de grande ouverture d'angle : au contraire, l'objectif astronomique avec sa petite ouverture d'angle n'avait à recevoir aucun perfectionnement spécialement important.

Il en est de même dans tous les domaines de la science. Ce n'est pas en effet comme une chaîne qui se rompt dès que l'un des anneaux s'est trouvé trop faible ; mais la science ressemble beaucoup plutôt à un arbre, ou mieux encore peut-être à une forêt : il peut s'y faire toute espèce de destructions et de changements sans que pour cela l'ensemble du système cesse de garder sa réalité. Les rapports entre les différents phénomènes, une fois connus, demeurent comme éléments indestructibles de toute science future. 11 peut arriver — et il arrive en elTet souvent — que la forme dans laquelle on avait exprimé ces rapports se montre imparfaite, et queuxmêmes ne restent pas valables pour tout le connu. C'est qu'ils sont subordonnés à de nouvelles in-

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