‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 60 sur 71 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

54, — La vie.

Au milieu des corps pesants et doués de masse que no ;-; trouvonsautourdenous, les vivants se distingucjL des choses inanimées par des caractères si frappants, que nous n'avons pas la moindre hésitation à affirmer si nous nous trouvons en présence de l'un d'eux; et pourtant nous n'en connaissons pas encore en particulier toutes les espèces actuelles. Nous devons ainsi poser tout de suite, dans sa généralité, la question de savoir quels en sont les caractères distinctifs.

La première caractéristique est dans le fait que les vivants représentent des systèmes non pas fixes, mais persislanls. Voici comment je distingue ces deux idées. vSi un système est fixe, il reste en repos dans toutes ses parties ; il y est invariable. S'il est persistant, il garde invariablement son aspect extérieur, mais, au dedans, il éprouve dans ses éléments des changements constants. Ainsi le robinet de lai-

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ton d'une conduite d'eau est, un corps fixe, car il ne conserve pas seulement d'une façon constante sa forme et sa fonction, mais il reste toujours fait de la même matière, manifeste les mômes particularités, par exemple des marques, des défauts de forme, etc. Sans doute on ne peut affirmer que dans la suite indéfinie des temps il restera parfaitement inchangé ; car le métal dont il est fait est soumis à des détériorations chimiques et mécaniques successives ;'' mais, pour la nature du robinet, ces changements n'ont rien d'essentiel, puisqu'ils prennent des valeurs diflérentes suivant les circonstances, et que, dans les cas limites, ils peuvent être ramenés à zéro.

On a par contre l'exemple d'un système persistant dans le jet d'eau qui coule du robinet : si les conditions restent favorables, il peut garder constamment une forme semblable à elle-même, si bien qu'à un regard superficiel on pourrait le prendre pour un bâton de verre à forme fixe. Mais une recherche plus exacte fera reconnaître que les éléments liquides qui le constituent sont perpétuellement différents, car toute partie qui s'écoule est au même instant remplacée par une autre qui survient avec une grandeur exactement semblable.

Il résulte de ces propriétés différentes une façon différente de se comporter. Si je fais une entaille au robinet, par un trait de lime, je suppose, les choses restent perpétuellement en cet état. Au contraire je puis aller jusqu'à trancher le jet avec un couteau; dès le premier instant qui suit, il s'est cicatrisé, parce que, grâce au flux constant, la coupure que l'on y avait faite disparaît de l'ensemble du système. Ainsi, par la propriété qu'on vient de décrire, les systèmes persistants sont susceptibles de se réparer, ou de se régénérer.

OSTWALD. — Esquisse. 11

Pour qu'un sj^stème puisse subsister d'une faron durable à l'état persistant, il faut que les matériaux qui le composent puissent se compléter d'une façon également durable. Si nous fermons le robinet de notre conduite d'eau, aussitôt le jet se réduit à rien, ou « meurt ». On voit donc qu'un système persistant ne peut durer par ses propres moyens qu'autant qu'il a la propriété ou la faculté de se créer, en les renouvelant sans cesse, les matériaux nécessaires. Ceux-ci consistent avant tout en substances pondérables ou chimiques, douées de propriétés physiques et chimiques déterminées, et ainsi l'échange de substances se présente comme une propriété nécessaire des systèmes persistants. Mais pour qu'un échange se fasse, on doit avoir, en plus des conditions précédentes, de /'energfze libre, ou susceptible de fournir du travail ; car c'est uniquement par elle que les échanges deviennent en général possibles entre les substances, de môme que tout événement dans le monde suppose que de l'énergie libre passe au niveau d'une autre quantité. Ainsi, pour qu'un système persistant puisse durer de lui-même, il doit avoir la propriété de se saisir spontanément des substances et de l'énergie libre qui lui sont nécessaires. Or, comme on l'a déjà signalé, l'énergie chez les vivants est essentiellement amassée et dépensée à l'état chimique ; il en résulte que pour le dehors les deux questions se ramènent à une seule, et il revient au même de mettre en réserve la substance nécessaire ou l'énergie nécessaire. Dans les organismes, nous appelons aliment ce qui répond à cette double nécessité, et ainsi nous reconnaissons une deuxième propriété essentielle des vivants dans la faculté de «'a/ime/i/erç/eso/même.

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Enfin, en troisième lieu, nous trouvons que les virants ont la faculté de reproduction, c'est-à-dire qu'ils produisent des êtres semblables à eux. Il ne devient jamais impossible que dans un système persistant l'inlluence des circonstances extérieures détruise l'équilibre de la recette et de la dépense, môme quand ce système possède, dans les conditions normales,,la faculté de s'alimenter de lui-même. Si ce trouble se maintient à un certain taux, le système se régénère, comme on Ta décrit. Mais le trouble peut aussi devenir plus grave, et alors l'ensemble cesse de se maintenir ; il meurt. Ensuite un système semblable pourra se produire à nouveau, si la complexité de conditions nécessaires qui avait conduit à la formation du premier, vient à se rencontrer encore. Que quelque chose de ce genre soit possible — môme souvent — c'est ce que nous montrent par exemple les vagues de la mer, qui ont un caractère de persistance, puisque tout en gardant leur forme, elles se reconstruisent avec des masses d'eau perpétuellement changeantes. Elles se détruisent dans le ressac, mais toujours elles se reproduisent par l'action du vent sur la surface de l'eau. Seulement plus les systèmes de ce genre sont compliqués, plus difficilement ils se reconstituent, tandis qu'ils se maintiennent et se conservent beaucoup plus facilement, quand, une fois formés, ils ont trouvé leurs conditions d'existence.

Aussi, lorsque des ôtres ont le pouvoir de produire en temps voulu et régulièrement des systèmes semblables à eux-mêmes, tirés d'eux-mêmes, ces êtres maintiennent leur espèce beaucoup plus facilement que ceux chez qui manque cette propriété. Pour eux, la mort a perdu une grande part de sa puissance. Nous pouvons prendre comme exemple

une autre chose persistante, la flamme. Ce n'est pas un vivant, puisque la flamme ne se procure pas d'elle-même son aliment, mais elle peut se multiplier. Et tandis qu'une petite flamme isolée est vite éteinte, il est à peu près impossible d'anéantir la mer de flammes d'une forêt en feu, et pourtant cela est sorti d'une seule petite flamme. On ne peut lutter contre elle et l'on n'a qu'à s'en remettre à sa mort naturelle, c'est-à-dire attendre que les matériaux soient consumés.

Ainsi, quand les deux premières conditions, échange persistant et alimentation par soi-même, se trouvent remplies, on a des systèmes qui pourraient se maintenir un temps plus ou moins long, mais qui à un certain moment pourraient aussi bien faire place à d'autres, d'un autre aspect, et de propriétés différentes : au contraire la faculté de reproduction sert à maintenir des systèmes d'aspect semblable, même au-delà de la durée d'existence de l'individu.

Nous avons ainsi donné les caractères essentiels des vivants ou organismes.

Les vivants sont tous organisés sur cette base, l'énergie chimique ; c'est là un fait d'expérience, et cela s'explique: car on ne voit pas comment avec les autres formes d'énergie il serait possible de remplir Jes conditions énoncées plus haut. Cela tient déjà aux propriétés mises en évidence : l'énergie chimique permet une concentration à un haut degré et une longue durée de conservation. On reconnaîtra tout de suite qu'elle est seule à posséder ces propriétés, si l'on réfléchit que par exemple dans la navigation aérienne l'énergie de mouvement, nécessaire pour donner à volonté la direction, ne peut être demandée qu'à la benzine ou à d'autres substances liquides,

c'est-à-dire à de l'énergie chimique, parce que toutes les autres espèces exigeraient trop de poids. Il en est de même pour le travail efTcctué par l'abeille quand elle vole ou par le dauphin quand il nage : on ne se l'expliquera pas en dehors de l'énergie chimique.

C'est encore un fait d'expérience que cette énergie chimique est essentiellement celle du carbone : fait à peu près général, non cependant sans exception, car, chez les bactéries sulfureuses, toute l'économie a sa base dans l'énergie du soufre. Si maintenant le carbone est la substance prépondérante chez les vivants, il faut encore en voir la raison en ce que cet élément convient parfaitement au but poursuivi, puisqu'il est d'une part très répandu, et que d'autre part il peut entrer dans des combinaisons extrêmement variées.

Si enfin les vivants se construisent tous par des combinaisons spéciales de substances solides et [fluides, cela se réduit une fois de plus à des condi- [tions pratiques.

Les trois particularités que nous avons décrites ■ en dernier lieu doivent ainsi être comprises comme des propriétés spéciales des vivants, avec lesquelles :nous nous familiarisons à la surface de la terre dans les conditions qui y dominent, sans que nous ayons besoin de les considérer abstraitement comme [invariables ou comme ne pouvant se remplacer. [Quant aux premiers caractères, la persistance, le [fait de s'alimenter soi-même et la reproduction, nous pourrions y voir par contre les caractères essentiels des vivants. Ils constituent comme le cadre, au dedans duquel doit se trouver tout ce que nous [reconnaîtrons comme vivant, dans le sens le plus large.

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