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Sensation, pensée, action

On admet généralement, pour de bonnes raisons, que les organismes actuels nont pas toujours été ce qu'ils sont, mais qu'ils ont « évolué » à partir de formes antérieures plus simples ; seulement on ne saurait décider s'il n'y a eu qu'une forme originelle ou plusieurs, et comment la vie a pu apparaître sur la terre. Tant que les différentes hypothèses sur ces points n'auront pas conduit dans leurs conséquences à des notions nettement différenciées et démontrables en fait, tout travail sur la question sera infécond, c'est-à-dire non scientifique. Le mot « Évolution » est lui-même inutile, dans la mesure où il ne fait que mettre en lumière des données antérieures ; il faudrait plutôt s'en tenir à cette autre conception : que les variations dans les conditions d'existence représentent le facteur le plus important des changements qui surviennent.

La transformation des vivants se fait en une direction déterminée, et en un sens tel qu'il se forme des systèmes toujours plus développés et plus complexes, où les différentes fonctions de l'activité vitale se divisent en se localisant respectivement dans des organes spécialement conformés. Aussi, d'une part, l'être est mieux adapté à l'exercice de ces fonctions, mais d'autre part il est plus sensible à l'action des choses nuisibles, puisque son existence dépend d'un fonctionnement correct simultané des divers organes. L'évolution ne peut ainsi se réaliser que si les conditions générales d'existence sont plus constantes, ce qui diminue les dangers de destruction. Nous sommes habitués à comprendre comme un progrès ces changements

dans le sens de la complexité croissante, et au contraire à regarder comme une régression les simplifications progressives d'une organisation (par exemple chez les parasites).

Comme il y a ici, sans contestation, une notion arbitraire, nous devons nous demander si l'on peut donner un critérium objeclif du progrès. Il faut répondre affirmativement, dans le sens suivant. Puisque la quantité d'énergie libre disponible est limitée sur la terre, on regardera comme plus parfait tout organisme qui transforme l'énergie à sa disposition en espèces répondant à ses fonctions vitales, et cela plus complètement et avec moins de perte que les autres organismes. En fait nous constatons le plus souvent qu'à la complication progressive correspond une amélioration en ce sens, et nous pouvons par suite parler d'êtres plus parfaits. — Ce point de vue prendra une importance toute particulière pour juger le progrès humain^ car nous y trouvons incontestablement le critérium général de toute culture.

Le degré de perfection d'un organisme se révèle particulièrement dans ses rapports avec le monde extérieur, par l'évolution des organes des sens. Un être non différencié ne réagit qu'aux excitations chimiques, parfois aux excitations optiques, et il les perçoit par toute la surface du corps ; — avec le perfectionnement progressif des êtres, des régions se délimitent, qui perçoivent ces excitations avec une facilité toute particulière, c'est-à-dire qui subissent l'action de quantités d'énergie de plus en plus petites . Alors les régions de perception se séparent des régions de réaction, et les unes et les autres se relient par des lignes conductrices, où se développe un processus énergétique dont la connaissance laisse en-

corejusquici beaucoup à désirer. C'est un phénomène qui se déplace avec une vitesse assez grande, mais non extraordinaire (quelque chose comme dix mètres à la seconde), le long des lignes conductrices, les nerfs. A l'une des extrémités de la ligne, il est suscité par l'action des différentes espèces d'énergie, mais principalement par l'énergie spécifique pour laquelle l'appareil sensitif s'est développé ; à l'autre extrémité, il dégage des impressions spécifiques. On ne peut en douter, il s'agit dans les deux cas de transformations de l'énergie, liées à des dégagements — c'est-à-dire à l'apparition — d'autres espèces qui aux extrémités sont prêtes à se transformer. Dans ces conditions, il n'y a entre les différentes quantités d'énergie aucune équivalence, et même aucune proportionnalité, quoique de part et d'autre elles augmentent et diminuent simultanément.

Nous ne savons pas quelle est l'espèce d'énergie qui se propage dans le nerf. Ce peut être une espèce particulière, qui n'apparaîtrait que sous les conditions données ici (c est de même qu'un courant galvanique ne se produit que dans des conditions chimiques et spatiales déterminées) ; mais il s'agit peut-être aussi d'une combinaison spéciale d'énergies connues, comme pour le son, et, vraisemblablement, pour la lumière. Il est à prévoir que la connaissance plus exacte du phénomène nerveux nous apportera une solution de la question.

Si ce processus est suscité du dehors par l'action d'une énergie quelconque, il peut avoir différentes conséquences. Dans le cas le plus simple, il dégage la réaction correspondant à l'action extérieure, comme lorsque les feuilles de la sensitive se ferment au toucher. Ou bien il détermine une série d'événements qui s'entraînent l'un l'autre, comme dans les

aciions instinclives. Ou ciiliii, il conditionne une série d'événements internes, qui conduisent d'une part à une diflérenciation très poussée des moindres diversités dans la cause, et d'autre part à une réaction nuancée en proportion, grâce à la prévision des conséquences. C'est cela que nous appelons la pensée, la volonté et l'action conscientes.

Nous subissons encore, après des milliers d'années, l'influence d'une conception fausse venue de Platon, qui établit une distinction fondamentale entre la vie mentale et la vie physique : et nous ne pouvons à cause de cela nous habituer qu'avec une extrême difficulté à l'idée de la liaison continue entre les produits les plus simples de l'organisme, et les plus élevés de la pensée. Et encore, l'hypothèse mécaniste vient accentuer cette opposition. Si l'on renonce à cette théorie, et que l'on s'en tienne à une conception d'ensemble de l'expérience, sans hypothèse, comme cela se trouvedans la théorie énergétique, l'opposition disparaît. Car, si nous devons accorder qu'il est impossible de comprendre la pensée mécaniquement, il n'y a pas pour cela de difficulté à la comprendre énergétiquemenl, d'autant que le travail de la pensée est évidemment lié à une consommation d'énergie et à la fatigue, aussi bien que le travail physique. Certes, il faut encore ici s'en remettre tout à l'avenir, puisque la conception qu'on vient d'exposer ne fait que commencer à exercer son influence sur le travail scientifique dans ce domaine. Mais après ce qu'on en a déjà obtenu, on peut espérer de nouveaux progrès dans un avenir tout proche.

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