‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 64 sur 71 · La société · texte numérisé non relu

La société

Quand les organismes se multiplient, les nouveaux êtres vivants apparaissent nécessairement dans le voisinage des parents ; cette circonstance tout extérieure donne déjà une raison de ce que les êtres de même espèce se rassemblent en groupes serrés. Pourtant ils en viennent à se disperser, dans le cas où les avantages qui maintiennent la vie commune ne l'emportent plus sur les désavantages de la concurrence pour l'aliment, qui se fait dans les groupes serrés. Aussi voyons-nous végétaux et animaux de différentes espèces se comportera ce point de vue tout différemment : tandis que les individus de certaines races s'isolent autant qu'ils le peuvent, les autres organisent au contraire une vie commune, quand même il n'y aurait pas entre eux de cohésion mécanique donnée par une enveloppe commune.

Comme chez l'homme c'est bien ce second cas qui se réalise, les propriétés et les nécessités sociales constituent des éléments importants de son existence. Et encore, avec la civilisation croissante, il se fait des progrès incessants dans le développement social de l'homme : — que l'on pense à l'évolution des petits groupes et des races primitives, aboutissant aux États ; que l'on pense au caractère international que prennent nettement à l'heure actuelle les affaires humaines les plus importantes ; — on comprendra que les problèmes sociaux aient dans l'organisation de la vie humaine une place de plus en plus large.

Ce qui distingue essentiellement l'homme des animaux, et même des animaux supérieurs, c'est son

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uptiludo à se perfectionner : on pourrait opposer cxactcmciil à ce caractère la tendance de l'an i mal à rester ce qu'il est. Durant cette courte période dont nous avons la connaissance historique, la nature du monde animal est, semble-t-il, restée essentiellement invariable, alors que le monde humain a exlraordinairemeut changé d'aspect. C'est qu'il s'est progressivement rendu maître des choses dans un but humain, — ce qu'a rendu possible le développement progressif de ses aptitudes dans le sens social.

Grâce au souvenir et à l'hérédité (l'hérédité n'étant autre chose que l'extension du souvenir aux descendants, et ceux-ci devant se comprendre comme une partie de l'organisme des ascendants), — il n'y a d'abord d'assuré que la conservation de l'état primitif avec une évolution qui renouvelle le type moyen dans chaque individu nouveau. Mais si un individu tout particulièrement et heureusement j)rédisposé se trouve conduit à un développement plus haut, il peut, dans les cas favorables, transmettre ce caractère à ses descendants sous forme d'aptitudes spéciales. Il est vrai que dans la lutte pour la vie les descendants ne tireront de là un avantage que dans le cas où par d'autres côtés ils ne manifesteront pas trop d'infériorité. Avec la quantité limitée d'énergie mise à la disposition de l'être isolé, toute acquisition extraordinaire entraîne en effet comme conséquence une spécialisation correspondante ; or, si peu qu'on dépasse une certaine limite d'ailleurs vite atteinte, on aboutit à un amoindrissement corrélatif des autres fonctions, et l'individu devient ainsi moins apte à subsister dans la lutte. Mais ce que nous disons ne vaut qu'autant que l'individu doit vivre pour lui-même.

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Dès qu'il devient un élément constitutif d'une organisation sociale, à qui revient le profit de ces acquisitions, cette organisation compense les désavantages personnels par ses profits d'ensemble, et les sociétés ne se contentent pas de laisser place aux évolutions spéciales de ce genre : elles les aident à se produire.

Nous trouvons déjà de ces phénomènes à l'intérieur de l'organisme, où l'on n'obtient une spécialisation plus haute des résultats, comme la formation d'un organe de perception, que si l'organe en question renonce à tout travail de caractère général. — Nous les retrouvons encore chez tous les êtres socialement organisés, comme les abeilles et les fourmis, qui présentent une spécialisation très marquée des fonctions dans chacun des groupes secondaires, et où cela va souvent si loin, que les groupes isolés ne peuvent plus vivre pour eux-mêmes ; il n'y a plus que le système d'ensemble qui soit capable de prolonger son existence.

Tandis que l'établissement de ces fonctions distinctes a pour conséquence une différenciation correspondante, et que, par suite, à l'intérieur d'un système social, l'être différencié s'éloigne et se sépare des autres, la nécessité des rapports et de Fassislance réciproque a en retour pour eflet de rapprocher les individus et les groupes. Ainsi on verra dans toute société de ces forces centrifuges et centripètes agir en même temps, en concordance ou en opposition. La spécialisation excessive paraît d'un côté garantir les meilleurs résultats dans un domaine particulier ; mais elle rend d'un autre côté le système total beaucoup moins indépendant et par suite plus vulnérable, comme le montre l'exemple de la reine des abeilles dont la disparition me-

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naco toute la ruche. Aussi faut-il, en général, une juste mesure dans la dilTérencialion, i)our ([ue les systèmes sociaux les plus durables se constituent.

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