‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 65 sur 71 · Le langage et le commerce humain · texte numérisé non relu

Le langage et le commerce humain

La valeur de l'organisation sociale tient essentiellement à ce que les résultats obtenus par chacun tournent à l'avantage de tous, si du moins ils sont propres à être utilisés ainsi. Mais il y a à cela une condition absolument nécessaire : c'est que les associes soient en relations entre eux, pour que toute acquisition puisse passer et se communiquer de l'un à l'autre. Ce commerce entre les hommes résulte du langage, dans le sens le plus large du mot.

Nous avons trouvé l'essence du langage dans la coordination des signes aux concepts. L'application sociale qu'on en fait exige que tous les membres de la communauté coordonnent les mêmes signes aux concepts utilisés: c'est ce qui permet de se comprendre réciproquement. Mais par là, et aussi grâce à la division du travail, le savoir de tous, déposé dans le langage, acquiert une sorte d'existence autonome. 11 y a en effet déjà bien des siècles qu'il est devenu impossible à un individu isolé de rassembler dans sa mémoire tout le trésor des connaissances humaines : ce n'est possible que si l'on ordonne une partie isolée du savoir, et la Science, comme ensemble, ne paraît être que la simple conception d'une unité idéale. Ainsi, comme le savoir est déposé dans des signes dont la durée dépasse de beaucoup la vie d'un individu, et qu'après être resté longtemps sans action, il peut au moment propice reprendre toute sa force, on peut dire qu'il

180 ESQUISSE d'une PIIILOSOPIIIE DES SCIENCES

se crée une existence de caractère social, et indépendante des individus : il dépasse la vie individuelle, mais ne survivrait pas à la mort de la société humaine.

Alors que l'association humaine s'étend et progresse vers des unités de plus en plus larges, on voit dans une certaine mesure ce mouvement arrêté par les frontières où les différents stades de l'évolution extérieure ont enfermé les langues. De là, à notre époque, les efforts pour créer — en dehors de la langue maternelle, qui pour chaque individu est le premier et le plus imporiant moyen d'initiation à la culture humaine — pour créer, dis-je, une langue auxiliaire générale, qui permette aux relations entre les hommes de dépasser les frontières linguistiques ; et ces efforts, repris à nouveau avec zèle, ont déjà conduit à dos résultats satisfaisants (1).

Page 1