La formation des concepts
Pour l'esprit humain, tel qu'il s'éveille peu à peu en chaque enfant, le monde apparaît d'abord comme un chaos de faits éprouvés un à un, entre lesquels il n'y a qu'une seule espèce de lien : c'est qu'ils se suivent. Ils sont primitivement tous différents; mais, dans la suite, certaines parties en ressortent parce qu'elles se répètent plus fréquemment; aussi prennent-elles un caractère spécial, celui du déjà vu. Cela vient du souvenir que rfbus avons des faits semblables antérieurement éprouvés; autrement dit nous sentons qu'il y a un rapport entre l'expérience actuelle et certaines expériences antérieures. Ce phénomène, qui est à la base de toute vie mentale, a sa cause dans une propriété absolument générale de la nature vivante, et qui apparaît en toutes ses fonctions, tandis que dans la nature inorganique cicenl se rencontre qu'exceptionnellement ou par hasard : c'est que tous les événements se répètent
V2 nSQUISSE D UNE PHILOSOPHIE DES SCIENCES
dans un vivant, d' autant plus facilement qu'ils se sont présentés plus souvent. Ce n'est pas encore le lien de démontrer comment, depuis la conservation de l'espèce jusqu'aux plus hautes productions de l'esprit, tout dépend de cette propriété spéciale, aussi bien (4ue des autres attributs caratéristiques de l'être vivant. Pour le moment, il suffit de prouver que grâce à sa nature propre — c'est-à-dire grâce à ses bases physiologiques — les événements de toute sorte qui se répètent fréquemment se trouvent désormais chez le vivant dans une condition qui les sépare essentiellement des événements isolés ou sporadiques.
Si le vivant est doué de conscience et de pensée, comme chez l'homme, le souvenir de ces expériences semblables entre elles forme la partie durable ou constante de l'expérience générale. Chaque fois qu'un fait se répète, comme le changement des saisons, et que l'on prend conscience de l'une quelconque de ses parties, l'être est prédisposé à en revivre aussi les autres parce que, expérimentalement, elles sont liées à la première. La prévision des événements futurs est par là rendue possible, et l'on ne peut que signaler ici quelle en est la valeur pour le maintien et l'évolution de l'individu comme de l'espèce. Par exemple on prévoit que l'hiver viendra, qu'alors les aliments manqueront, qu'il sera impossible de s'en procurer directement : et c'est la cause de la décision que l'on prend de ne pas consommer tout de suite les provisions disponibles, mais de les garder pour les jours de disette. La prévision est donc la base de toute organisation économique de la vie.
THEORIE GENERALE DE LA CONNAISSANCE V.i
•2. — La SCIENCE.
Ainsi l'on prévoit les événements futurs, parce ([ue Ton connaît certains détails des faits susceptibles de répétition; et si l'on considère cette prévision dans son caractère le plus général, elle s'appelle la science. Mais ici, comme la plupart du temps, le langage s'est fixé longtemps avant que l'on se soit formé des notions claires sur la réalité qu'il a servi à désigner : il en résulte qu'on lie au nom d'une chose des représentations accessoires facilement fausses, soit par suite d'erreurs dont nous sommes revenus depuis, soit plus encore par des causes accidentelles.
Ainsi l'on a l'habitude d'appeler science la connaissance des faits passés sans que l'on pense à leur utilisation pour la prévision du futur. La représentation inexacte, qui est ainsi depuis longtemps restée liée à ce mot de science, a pris cependant une telle valeur, qu'un « savoir » portant simplement sur le passé prétend se donner toute l'importance de la science comme prévision, et même la dépasser. Pourtant, un moment de réflexion nous apprendrait que si un savoir a pour unique objet le passé, sans qu'il doive ou puisse d'une façon quelconque servir de base à la préparation de l'avenir, il est complètement inutile, et il faut en marquer la place à côté des autres manifestations d'activité sans but que l'on appelle généralement le jeu. Il y a certes des jeux de toute sorte qui demandent de la pénétration et de la subtilité, ou une application patiente, comme le jeu d'échecs, et l'on n'a pas le droit d'en interdire à qui que ce soit la pratique. Mais le joueur ne peut, non plus, réclamer que l'on
estime parliculièrement son activité. Pendant qu'il utilise son énergie pour son plaisir personnel et non pour un but social — c'est-à-dire général et humain — il perd tout droit à demander à la société d'encourager cette activité ; il doit se contenter de voir respecter les limites où s'enferme son droit individuel; et encore cela ne doit-il se faire que jusqu'au point où il n'empiète pas sur les intérêts sociaux.