‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 8 sur 71 · But de la sciErsCE · texte numérisé non relu

But de la sciErsCE

Cet exposé est nettement en contradiction avec une conception très répandue, d'après laquelle on doit cultiver la science « pour elle-même », et uoti pour l'utilité que l'on peut en fait en tirer, ou qu'elle rend possible. A cela il faut répondre qu'en général on ne cultive rien « pour soi-même, » mais exclusivement pour des fins humaines. Celles-ci se graduent, il est vrai, depuis la satisfaction personnelle du moment jusqu'aux travaux de la plus haute portée sociale, que l'on poursuit en dédaignant sa propre personne; mais c'est pour notre action chose impossible de sortir du cercle de ce qui est humain. Si donc l'expression à laquelle nous faisons allusion peut avoir un sens, elle signifie tout au plus que l'on doit cultiver la science pour le plaisir direct qu'elle nous cause; c'est en manière de jeu — suivant la définition donnée tout à l'heure

— qu'elle devrait alors être pratiquée. Il y a ainsi dans cette prétention un idéalisme mal compris, qui d'un point de vue plus exact se résout en son contraire,

— je veux dire qu'il en vient à avilir la science.

On peut trouver pourtant une idée juste dans cette réflexion erronée : pour une culture très dévelop-

TIIKOIUE GENEHALE DE LA CONNAISSANCE ir>

j)ée, on conslale qu'il vaut mieux, dans la pratique de la science, ne pas se préoccu])er des applications techniques immédiates. 11 i'aul, au contraire, cultiver la science en se donnant pour objet de compléter et d'approfondir dans la mesure du possible la solution de cliacun de ses problèmes : si l'on y arrive, le succès et le moment du succès dépendent uniquement du degré général de culture. Aux origines de la civilisation humaine, une telle prétention n'eût eu aucun sens ; à ce moment toute science était beaucoup plutôt une nécessité, et naturellement elle se limitait aux applications directes à la vie. Mais plus lointaines et plus variées se font les relations humaines, plus lointaine aussi et plus sûre se fait la prévision des événements futurs. Et alors il est possible que cette prévison contienne la réponse à des questions qui ne sont pas encore entrées d'une façon pressante dans le cadre des relations vitales antérieures, mais tôt ou tard y apparaîtront, lors d'un développement plus complet.

Si les sciences — ou les différents domaines de la connaissance — s'enchaînent et s'entre-croisent, comme nous l'avons montré dans l'Introduction, on ne pourra, il faut s'y attendre, prévoir que très imparfaitement de quelle espèce de connaissance on se servira dans la suite. En particulier, il sera sans doute possible de se former d'une façon plus ou moins positive une idée des besoins futurs, dans leurs traits généraux; mais qu'on ne compte pas déterminer les cas particuliers enfermés dans les limites d'une telle prévision; et cependant ils peuvent être parfois d'une extraordinaire importance; il peut môme devenir urgent de les connaître. Aussi faut-il considérer comme une tâche scientifique des plus importantes de reprendre méthodique-

ment et aussi complètement que possible tous les rapports imaginables; et c'est dans cette nécessité pratique que trouve sa raison d'être le travail général ou théorique de la science.

La théorie des concepts. — Une question se pose alors: comment peut-on faire en toute sécurité cette revue complète'! Donner une réponse à cette question préliminaire, qui est commune à toute espèce de savoir, voilà l'objet de la première — ou de la plus générale — des sciences; et pour pratiquer toutes les autres, ilfaut supposer que l'on connaît celle-là. Depuis que Ta fondée le philosophe grec Aristote, cette science s'appelle la Logique : or, l'étymologie de ce nom invite de façon remarquable à penser au mot Discours, et l'on sait comme la parole vient se placer là où manquent les concepts. Mais il s'agit ici exactement de la théorie de ces concepts, avec laquelle le langage a seulement le rapport de moyen à fin (et sans doute d'un moyen souvent insuffisant). Nous avons déjà vu comment, par le fait physiologique du souvenir, il se rassemble dans notre conscience des expériences semblables, c'est-à-dire partiellement d'accord; et ces éléments concordants sont ceux qui, précisément parce qu'ils sont concordants dans chaque cas particulier, nous permettent de faire des prévisions. Ils constituent seuls, d'ailleurs, la portion de nos expériences qui peut conduire à des résultats et avoir par suite une valeur.

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