LIVRE Xe. — CHAPITRE l
privé de la vision de Dieu, il n'en sauroit prononcer le nom, seule affirmation réelle et possible. L'homme, au contraire, voit, perçoit simultanément Dieu et ce qui n'est pas Dieu, l'Être infini et l'être fini, FÊtre nécessaire, absolu et l'être contingent, relatif; et cette vision, inséparable de l'affirmation de son double objet, est le fonds même de l'intelligence, sa racine. Passive d'abord, puisqu'on ne peut agir avant d'être, elle n'est pas plutôt qu elle devient active; elle s'efforce de connoître, d'une connoissance toujours plus parfaite, de concevoir ce que renferme la foi primitive, invincible. Tel est son travail éternel et l'éternelle évolution de la Science, évolution qui doit s'opérer à la fois dans les deux ordres distincts et unis. Tordre des idées pures et Tordre des phénomènes, Tinfini et le fini, dont la vision simultanée constitue l'intelligence même.
Cependant on a presque toujours, dans la recherche du Yrai, séparé ces deux ordres; on a scindé la Science, radicalement une, en deux parties, qu'implicitement au moins on supposoit étrangères l'une à Tautre, la science des réalités immatérielles saisissables par la seule pensée, et celle des phénomènes accessibles aux sens : d'où l'impuissance d'arriver jamais à fonder aucune de ces sciences partielles sur une base solide, de la rattacher à des conceptions premières, à des principes dont la cer-
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titude satisfît pleinement la raison. Car les conceptions de Tesprit ne sortent pas du domaine de la simple hypothèse, tant qu'établies et justifiées par les procédés logiques uniquement, leur accord avec les faits observables ne les a pas en quelque sorte identifiées avec ces faits mêmes. Qui ne voit, en effet, que la Création ne pouvant être que la réalisation extérieure, la reproduction contingente de ce qui subsiste immuablement dans l'Être infini, il doit exister une conformité nécessaire entre les idées perçues en lui et les phénomènes qui les manifestent sous les conditions de l'étendue dans l'espace et le temps; que les lois de ceux-ci ne sauroient être que les lois de celles-là, qu^on doit les retrouver tout entiers dans leurs causes essentielles? Mais aussi, explicables par ces causes seules, ils demeurent comme flottants au sein des ombres qui enveloppent les choses contingentes, jusqu'à ce qu'ils ne soient conçus dans leurs causes, non leurs causes immédiates, secondaires, phénoménales elles-mêmes, mais leurs causes premières, inhérentes à l'Être absolu, et comme lui empreintes du caractère de nécessité.
Il est clair, d'ailleurs, que l'affirmation primitive et fondamentale des deux objets distincts dont la vision simultanée crée l'intelligence et la constitue, ne sauroit engendrer deux sciences indépendantes, et que la supposition de cette indépendance, renver-
sant la base de Fintelligence même, introduit dans chacune de ces sciences isolées une contradiction radicale qui conduit logiquement à la négation. Et, de plus, que seroit-ce, quant à leur but pratique, que deux sciences diverses, Tune des seules idées, r autre des seuls corps, poursuivant chacune leur route sohtaire en des régions séparées par un abîme, détruisant ainsi Funité de la raison humaine, et de l'homme même, le forçant de se concevoir, dans les deux éléments de sa connoissance et de son être, d'un côté comme un assemblage incompréhensible de principes entre lesquels il n'existe rien de commun, aucun lien dérivé de leur nature respective, et, de l'autre, comme soumis à une double nécessité : en ce qui touche l'esprit, à la nécessité logique des idées absolues; en ce qui touche le corps, à la nécessité physique qui préside à Faction des énergies aveugles et en caractérise les effets?
Tout, dans FÊlre infini, est ramené à son unhé essentielle; radicalement distinctes, ses propriétés se supposent mutuellement, se pénètrent sans se confondre dans la substance une qu'on ne peut concevoir privée d'aucune d'elles : et FUnivers n'étant que la reproduction éternellement progressive de ce même être au dehors de lui, et conséquemment sous les conditions du fini qui seules la rendent possible, FUnivers dès-lors ne sauroit être conçu que
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par sa cause et dans sa cause, essentiellement un comme elle, un en soi comme FÊtre infini qu'il manifeste extérieurement, un encore avec lui par tout ce qu'il a de positif, par tout ce qui peut être Tobjet de la vision ou de la connoissance ; séparé de lui seulement par ce qu'il a de négatif ou par le principe du fini qui le limite dans l'immensité et l'éternité.
Sous quelque aspect qu'on la considère, la Science, encore une fois, est donc une. La supposer multiple, en ce sens qu'il existe plusieurs sciences réciproquement indépendantes, c'est la détruire , la nier complètement; c'est apporter dans la raison, perdue au sein de contradictions insolubles, une perturbation qui s'étend à tout l'homme et à toutes ses lois.
Car la Science n*a pas certes pour fin la satisfaction d'une curiosité stérile, mais la connoissance du but auquel doit tendre chaque être intelligent, et des moyens de l'atteindre; sa fin, en un mot, est la fin même des êtres doués de pensée et de liberté.
En se développant ils coopèrent au développement de l'Univers, ils créent avec Dieu, et leur existence n*a pas d'autre raison. Or, pour se développer, pour diriger régulièrement leur libre action, pour accomplir les hautes fonctions qui leur ont été assignées, il faut bien qu'ils connoissent leurs lois, étroitement liées aux lois de la Création entière.