LIVRE VIIe. — CHAPITRE II
remonter dès-lors vers leur source, vers le principe au sein duquel ils ont leur racine , ils puisent leur sève vitale, à se dilater en lui, à s'identifier à lui, sans cesser d'être eux-mêmes : car tout ce qui est veut être, et veut être soi, et le veut invinciblement. De là les lois de leur activité ou de leur développement. L'homme, en effet, se développe en se séparant toujours plus de la création inférieure, de la nature soumise à la fatalité, ou en s'individualisant toujours plus à son égard, en même temps qu'il s'unit toujours plus à la création supérieure, et finalement à Dieu qui est le terme de sa tendance. Et ce qui a lieu pour l'homme considéré dans son unité, a lieu également pour tout ce qui subsiste distinctement dans cette unité, car il n'existe pour toutes choses qu'un mode radical de développement. Ainsi l'intelligence se développe par l'individualisation successive de chaque idée particulière contenue dans le Vrai essentiel et universel , qui est l'objet de l'intuition première à laquelle correspond la foi infinie comme lui. L'esprit n'est actif que de cette manière. Lorsqu'il découvre des vérités nouvelles, il ne fait autre chose que discerner, voir à part, individualiser ce qui auparavant étoit absorbé dans la vision uniforme du tout. Il y a là une image de la Création. Dieu a créé et continue de créer le monde en réalisant hors de soi les êtres dont les types ou
les idées spécifiques sont renfermées dans son entendement, dans son être un et infini. L'homme qui connoît Dieu a pareillement un monde, le même monde à réaliser par sa pensée, et il est aussi créateur en ce sens. La Création n'a d'être, en effet, de réalité pour lui, qu'autant qu'il la connoît, et au degré où il la connoît.
L'intelligence mariée au Verbe conçoit et enfante ce qu'elle a conçu, et l'individualisation des pensées diverses dans l'unité de l'intelligence qui voit Dieu, n'est qu'une tendance à reproduire l'intelligence divine elle-même, dont l'éternelle manifestation est le Verbe infini.
Par cela même l'intelligence tend à se rapprocher du mode d'être de Dieu , ou à s'affranchir des conditions du temps et de l'espace. Et voilà pourquoi l'esprit humain , à mesure qu'il avance dans ses voies, connoît mieux l'avenir et le passé devenus pour lui le présent , un présent qui se dilate sans cesse. On fait aujourd'hui l'histoire de la terre, l'histoire des peuples primitifs , l'histoire de ce qui n'est connu par aucuns documents. Avec un fragment d'os Cuvier reconstruisoit un animal d'un genre perdu. C'est l'image de la science actuelle, et elle ira encore plus loin : un jour le fragment d'os ne lui sera même pas nécessaire.
Et remarquez , sous un autre point de vue , la