LIVRE VIIIe. — CHAPITRE IV
fut que secondaire et presque imperceptible ; car, de quelque façon que ce soit, l'idée parvient toujours à se créer son corps. Chez les peuplades grossières et sauvages, il ne présente qu'une ébauche informe, presque aussi éloignée du Beau, que l'instinct des êtres inférieurs est éloigné de l'intelligence humaine. Ces premiers linéaments de Fart offrent encore cependant la visible empreinte des sentiments, des pensées, des mœurs de ces hommes placés au degré le plus bas de la vie sociale : et comme, en plusieurs de leurs ouvrages, dans leurs armes, leurs vêtements, leurs meubles, en un mot, ce qui correspond immédiatement à leurs besoins, apparoît une finesse, une délicatesse de travail, une habileté , un goût d'exécution qui souvent étonne , on est bien forcé de reconnoître que la choquante imperfection de leurs œuvres d'un autre genre, a pour cause au moins principale l'imperfection de leurs idées, de leur conception du Vrai et du Beau. Il suflîroit, pour dissiper toute espèce de doute à cet égard, de suivre, chez les peuples les plus avancés, le développement de la sculpture, d'observer les profondes modifications qu'elle subit sous l'influence des religions diverses et des différentes civilisations qu'elles engendrent, c'est-à-dire, selon la manière dont l'homme conçoit Dieu, l'univers, ses lois générales, et se conçoit lui-même.
202 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
Dans l'Asie orientale où, par une conséquence nécessaire de la doctrine panlhéistique des émanations divines et de leurs avatars, les phénomènes du monde extérieur, ombres flottantes, maïa trompeuse et insaisissable , se résolvoient dans certaines puissances, certaines énergies idéales, qui se résolvoient elles-mêmes dans l'unité de la substance absolue ; en ces régions et sous l'empire de ces antiques croyances , l'art se réduisoit forcément à des symboles convenus. Un seul être et, dans cet être universel, éternel, des fantômes sans réalité, des visions fugitives : où trouver là des types à reproduire, des modèles que l'artiste put revêtir d'un corps? Que pouvoit créer l'homme , quand Dieu lui-même n'avoit rien créé, étoit impuissant à rien créer? quand la Création apparente , prestige léger , s'évanouissoit comme un vain songe? L'art , c'est la reproduction extérieure de la forme. Or, de quelle forme typique, essentielle, immuable, auroient pu être doués les êtres finis, pures illusions, spectres fantastiques de ce qui n'est ni ne peut être? D'une autre part, l'Etre infini rigoureusement un n'a point de forme qui puisse être reproduite extérieurement. Dès-lors, pour exprimer ce que la pensée concevoit en lui, ses secrètes puissances et leurs manifestations internes, il falloit que l'art se fit une langue emblématique, arbitraire. De là ces statues monstrueuses^