LIVRE VIIIe.— CHAPITRE IV
à plusieurs têtes, à plusieurs corps, dont les membres s'entrelacent et se tordent comme les racines d'un énorme tronc, et où se combinent les formes des animaux et celle de l'homme ; images symboliques de l'unité, de l'identité radicale du Créateur et de la Création.
Établies chez un peuple, les doctrines que nous venons de rappeler y opposoient évidemment un obstacle invincible au développement de l'art. En niant le monde phénoménal , elles nioient l'art même; et encore ici nous voyons quel étroit lien enchaîne toutes les idées, toutes les vérités, comment tout sert à confirmer une conception générale des choses, ou à l'infirmer selon qu'elle-même est en harmonie ou en désaccord avec les faits et les instincts universels. Toute philosophie est dans l'Art, parce que tout l'Art doit être dans la vraie philosophie, et c'est pourquoi ils se vérifient l'un par l'autre. Otez Dieu delà Création, le Beau n'a plus de type essentiel; l'Art manque de raison, de vie, il n'en reste que le cadavre. Otez à la Création sa réalité, faites-en, comme l'Inde antique, un simple rêve de Dieu, le Beau n'a plus de forme sensible, et l'Art, impuissant à le manifester, s'évanouit au sein de l'unité incompréhensible, absolue.
La sculpture symbolique passa de l'Inde en Egypte, ou y naquit par des causes semblables, Ella
204 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
essaya de représenter, au moyen d'êtres allégoriques , les conceptions abstraites de l'esprit. Le Sphinx parla une langue mystérieuse, comme ces corps humains surmontés de têtes d'animaux choisis pour emblèmes de certaines manifestations de la Divinité. Ces bizarres simulacres étoient plutôt au fond des caractères hiéroglyphiques que des œuvres d'Art. Destinés à rappeler le dogme mystique , ils appartiennent, par leur origine et leur caractère, à l'époque sacerdotale, à cette époque où la science, le pouvoir, le gouvernement, la direction des choses religieuses et civiles , étant concentrés dans les collèges des prêtres , la société entière émanoit du Temple. Mais, dégagé plus tard, en partie du moins, de ces entraves sacrées , Fart s'affranchit dans la même mesure. Toujours cependant assujetti aux lois souveraines qui le régissent, toujours en harmonie avec les pensées, les sentiments, les mœurs du peuple au milieu duquel il se développoit, il affecta des formes colossales, pesantes, expression de l'immobile éternité, et conserva une sorte d'affinité avec le tombeau; car l'idée de la mort resta constamment Tidce dominante de l'Egypte. La momie enveloppée de ses bandelettes fut le premier type de la statuaire, et Sésostris, dont le génie guerrier ne laissa de repos ni à lui ni au monde, est ainsi représenté dans une statue encore existante. Néanmoins ce type primitif