LIVRE VIIIe.— CHAPITRE IV
se modifia successivement : mais , lorsque l'artiste souffla la vie dans le granit et le marbre, elle n'y pénétra que peu à peu et jamais assez pour imprimer le mouvement à celte pierre à demi-animée. Les bras pendants, les jambes et les pieds collés l'un à l'autre, continuèrent de former avec le corps une ligne droite et roide : point d'inflexions, point de variété de poses , une face muette. L'art sans doute ne s'arrêta pas à ces imparfaits commencements; il conçut mieux le modèle idéal qu'il a pour but de reproduire, et il fit des efforts heureux pour s'en rapprocher. Le dessin perdit de sa sécheresse, les membres s'assouplirent, les attitudes se diversifièrent, la chair palpita, le visage prit de l'expression. Toutefois, malgré ce progrès et dans ce progrès même, on put constamment discerner le caractère primordial. Ce ne fut plus la mort, mais le repos; ce ne fut plus le sommeil de fer , la rigide insensibilité du sépulcre, mais le calme : et cette vivante immobilité, ces figures impassibles ont quelquefois une sorte de grandeur sollennelle et de majesté formidable , qui donne l'idée d'êtres audessus de l'homme, et que l'art grec même , supérieur à tant d'autres égards, n'a point surpassé. Celui-ci eut deux origines *, l'une égyptienne,
1 Ce point important dans l'histoire de l'art, nous paroît avoir été mis désormais hors de doute par un critique habile et plein de goût, M. Fortoul, au travail duquel nous renvoyons.
206 îl9 PARTIE. *- DE L'HOMME.
l'autre nationale, ou plus exactement, dorienne. Les colonies qui , des bords du Nil , vinrent , à l'époque des rois pasteurs, s'établir dans la Grèce, y apportèrent leur religion , leurs sciences, leurs arts ; d'où naquit une civilisation mélangée du génie des deux peuples, mais où dominoit l'influence de celui qui , possédant l'avantage immense d'une culture plus ancienne, en répandit les bienfaits sur des hommes d'une nature délicate et puissante , mais plongés encore dans la rude grossièreté de l'enfance. Si , après des siècles de développement sous une tutelle étrangère, des flots pressés de la race primitive n'étoient descendus des montagnes de la Thrace et de la Thessalie, pour renouveler, dans les contrées voisines de la mer et les lies adjacentes, l'élément grec affaibli; peut-être, absorbé par l'élément civilisateur survenu du dehors, eût-il enfin disparu totalement. L'invasion dorienne arrêta le progrès, ramena la barbarie ; mais dans cette barbarie s'infiltra peu à peu, en se transformant, la civilisation qu'elle avoit remplacée. Ce fut alors l'élément grec qui absorba , s'assimila l'élément égyptien. Toutefois , avant qu'ils se combinassent, chacun d'eux avoit eu son expression, avoit produit un art qui lui correspondoit. Cherchons d'abord ce que l'art grec-égyptien et l'art purement grec eurent de commun et, en même temps, de parti-