LIVRE VIIIe.— CHAPITRE IV
du christianisme, et de les comparer aux doctrines de l'Orient et de la Grèce.
L'Orient idenliOoit le Créateur et la Création, et dénioit dès-lors à celle-ci une existence réelle. Nous avons expliqué comment cette négation du monde extérieur étoit une négation de l'Art même. Le christianisme , au contraire , sépare profondément Dieu de son œuvre , qui le manifeste au sein de l'espace, les choses visibles n'étant que l'image, le reflet des choses invisibles. Ainsi le christianisme afflrme à la fois et la réalité de la Création contingente, et son intime liaison , sa relation nécessaire avec l'idée qui en est le type éternel. Le christianisme réunit donc les deux éléments de l'Art. Mais, ne s'arrètant qu'à regret dans la Création, cherchant toujours en chaque créature sous l'enveloppe visible l'invisible essence 1, afin de s'élever par elle, de degré en degré, au principe infini de l'être, il s'ensuit que des deux éléments constitutifs de l'Art, celui par lequel il se rattache au divin exemplaire, l'élément idéal, doit prédominer dans l'art chrétien.
Les Grecs , comme on l'a vu , en divinisant l'homme, s'étoient élevés à la conception d'un admirable type du Beau. Cependant Dieu n'étant que
1 Cette tendance à remonter du phénomène à l'idée, ou ce besoin de découvrir la raison des choses, a été la cause principale du développement de la science chez les nations chrétiennes.
214 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
l'homme même agrandi indéfiniment, l'homme parfait selon sa nature idéale, essentielle, aucune impulsion de la pensée ne sollicitoit l'art à franchir, pour ainsi parler, les limites de la beauté purement humaine ; de sorte qu'il dut nécessairement concentrer ses efforts dans le perfectionnement de la forme déterminée qui, pour les Grecs, étoit l'expression du Beau absolu.
Le christianisme n'absorbe point Dieu dans l'homme, comme les Grecs; il n'absorbe pas non plus l'homme en Dieu, comme les religions orientales; mais, la nature divine et la nature humaine subsistant distinctes , il les suppose unies d'une union infinie dans le type de l'humanité, le Christ, l'Homme-Dieu : et tout homme doit tendre à s'unir à Dieu, par le Christ et dans le Christ, de la même union infinie. Jusqu'à ce que cette union ne s'opère, l'homme infirme, souffrant, gémit dans l'obscure prison de ce corps périssable dont il sortira pour revêtir un autre corps plus délié, plus parfait, plus spiritualisé , corpus spiritale, suivant l'expression même de saint Paul.
Encore ici on voit que le christianisme renferme les deux éléments essentiels de l'Art; mais que, par la pensée prédominante du monde spirituel , par le mépris de la chair destinée à se flétrir si vite, et qui se lie dans ses dogmes à l'idée du péché, il imprime