‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 115 sur 247 · LIVRE VIIIe. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE VIIIe. — CHAPITRE IV

raclcre distinctif. Le simple cimetière de village est peut-être le plus touchant, à cause de sa simplicité même. Cette égalité de la mort dans une espérance et une foi commune, cette terre où germe învisi- Llement la moisson des élus, ce monde endormi de l'intelligence, abrité pendant son sommeil au sein de la Nature toujours jeune et toujours féconde, cette foule pressée qui se lèvera un jour pour prendre possession de l'avenir infini dont la séparent quelques touffes de gazon, ces croix et ces fleurs éparses, ce mélange de ce qu'il y a de plus doux et de plus formidable , des mystères de la vie et de ceux du trépas : quelle source de graves pensées et d'émotions profondes ! L'art ici n'est pour rien encore ; mais il s'implantera dans ce sol, il s'y développera, et le cimetière chrétien devenu le Campo- SauiOy réveillera par d'autres moyens les mêmes sentiments sous une forme nouvelle.

A l'une des extrémités de la ville de Pise, sur une place solitaire d'où l'on découvre , avec la plaine voisine, les montagnes qui la bordent à l'horizon, quatre édifices s'élèvent irrégulièrement jetés en ce lieu désert : un baptistère, une cathédrale, une tour qui penche et un cimetière. Chacun de ces édifices est un monument remarquable de l'art, et tous ensemble ils représentent merveilleusement la vie humaine. Entre la naissance et la mort, le baptême et tomb m. 15

226 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

l'inhumation , qu'y a-t-il en effet que la pensée et l'action religieuse, la pensée et Faction terrestre, dont les œuvres caduques penchent sans cesse vers une ruine prochaine? Nous n'avons ici à nous occuper que du cimetière qui a reçu le nom de Carnpo- Santo , parce qu'au temps où régnoit une foi fervente et simple, la terre qui en forme le sol fut apportée de la Palestine par les Pisans, dont les flottes alors rivalisoient avec celles de Venise et de Gènes, Qu'on se figure un parallélogramme entouré de murailles sans aucun ornement, sans aucune ouverture, à l'exception d'une porte pratiquée au milieu d'un des grands côtés ; au-dessus un toit peu large en saillie sur les murs et qui en suit les lignes sévères et monotones : voilà le Campo^Santo vu extérieurement. Qu'est-ce que cet édifice? Quel en est l'usage? Rien ne vous le dit. Cette enceinte mystérieuse est muette comme le cercueil dont elle reproduit la forme dans ses quatre pans d'inégale longueur sur lesquels s'appuie une toiture inclinée. Ainsi, complètement clos aux regards de ceux qui habitent encore les régions vivantes, il rappelle les secrets impénétrables de la mort. Et comme, après avoir franchi le seuil, on se trouve entièrement isolé de ces mêmes régions, il semble qu'on ait tout-àcoup passé d'un monde en un autre monde , du monde animé où la vie se révèle par le mouvement,

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