LIVRE VIIIe. — CHAPITRE IV
la voix, dans un monde immobile, silencieux, où nul bruit n'entre, d'où nul bruit ne sort, où l'oreille ne saisit pas même l'ondulation mourante de la plus foible respiration. Quelle puissance d'effet dans ce symbolisme 1 ! Que de profondeur dans cette idée si simple !
S étant ainsi créé son lieu, l'art va le remplir de ses œuvres, que l'architecture, la sculpture, la peinture, concourront à réaliser. Ce qu'il doit reproduire , souvenons-nous que c'est un monde , un monde à part conçu par le christianisme. Et d'abord donc la pensée du Christ dominera toutes les autres. Pour cela que faut-il à l'art chrétien? Une croix qui monte du point central où convergent toutes les lignes. Autour s'étend la terre des morts, et quand l'œil se relevant cherche l'horizon de cette terre mystique, il ne rencontre que le ciel. Dans ses hauteurs où le regard se perd est le séjour vers lequel prendront leur essor, au signal qu'ils attendent, ceux qui dorment là sous l'herbe verdoyante, le peuple innombrable des trépassés. La demeure passagère où ils reposent ensemble, ce monde mystérieux qui apparoit comme un crépuscule indécis et une indécise aurore entre le temps et l'éternité ,
1 Pour le bien sentir, il suffit de comparer au Campo-Santo de Pise, le Campo-Santo de Bologne, où l'on a transformé en cimetière les pièces et les cours d'un couvent ouvert de toutes parts. On diroit un musée de tombeaux, et pas autre chose.
228 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
est encore un temple , un temple bâti sur la route de l'Eglise d'ici-bas à la céleste Jérusalem. Ainsi, au-delà de l'espace ouvert, le long des murs d'enceinte nus à l'extérieur, s'élèvent de légères arcades, qui rappellent à la fois et la nef et lecloitre, la maison de Dieu et celle de ces bommcs qu'une véhémente aspiration aux biens éternels a détachés de la vie présente si rapide et si vaine. Tout ce qu'a de plus riche et de plus délicat l'architecture chrétienne, a été prodigué pour orner ces nefs où partout la sculpture a semé , avec ses funèbres monuments, l'image de la mort, tandis que la peinture achevoit d'exprimer, sur le pourtour de l'édifice, la pensée intime et profonde que l'art vouloit manifester. Aucunes paroles ne sauroient donner une juste idée de la perfection de cette œuvre merveilleuse, ni des sentiments que l'on éprouve à son aspect. On oublie la terre , on s'oublie soi-même : ému d'une tristesse rêveuse , pleine de foi et pleine d'espérance, l'esprit flotte vaguement dans un invisible univers.
Nous avons dit qu'en ce qui tient à la religion des sépultures , le christianisme avoit fourni à l'art un type inconnu des anciens. Jamais , en effet, la sculpture antique ne représenta la mort comme l'ont conçue les sculpteurs chrétiens. Pour eux, ce n'est point l'absence, la cessation de la vie ;