LIVRE VIIe. — CHAPITRE III
nombreuses et délicates , d'ingénieuses inventions , des pièges, des armes, un commencement d'industrie dès-lors, l'application de l'intelligence à des choses déjà très-variées. Voyez, en effet, combien le sauvage le moins avancé surpasse, sous ce rapport, les animaux envers qui la nature a été le plus prodigue. Il n'en est pas un qu'il ne vainque, qu'il ne fasse servir d'une manière quelconque à son utilité. Tout ce que ceux-ci possèdent ils l'ont reçu ; lui a tout acquis , s'est tout donné : différence radicale qui le constituera leur dominateur, leur maître. Né, comparativement à eux, dans un dénûment presque entier de ce qui lui est indispensable pour résister aux causes extérieures de destruction, maintenant il est mieux vêtu, mieux armé qu'aucun d'eux. Il connoît, il prévoit, il modifie, dans une sphère sans doute encore très-bornée, le monde inorganique et organique, il commence à le transformer pour son usage, à le soumettre à des lois nouvelles, à l'assujettir à sa volonté. Il tourne à son profit soit immédiatement, soit par les préparations qu'il leur fait subir, une foule de corps dont l'animal le plus industrieux n'essaiera jamais de tirer aucun avantage. Il varie ses moyens d'action selon la variété des obstacles qu'il rencontre, et selon le but spécial qu'il se propose d'atteindre; il les multiplie toujours plus. Dans cette période de son progrès, il a déjà
28 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
dépassé de bien loin les bornes assignées à celui des êtres inférieurs; il a, pour ainsi dire, habitué la Nature à lui obéir , à subordonner sa puissance aveugle à la puissance intelligente et indéfiniment croissante qu'il ne cessera désormais d'exercer sur elle.
Très-imparfait cependant ce premier état ne sauroit être qu'un état de passage, une des phases initiales d'une évolution qui ne s'arrête jamais, parce qu'elle n'a de terme que Dieu même. La chasse disperse les hommes , elle exige proportionnellement à leur nombre, un territoire immense pour qu'ils y puissent vivre, et en outre, elle ne leur procure qu'une existence précaire. Jusqu'à ce qu'ils n'aient su se créer d'autres ressources et plus sûres, et plus abondantes, il existe donc un empêchement insurmontable à l'accroissement de la population. La vie de l'espèce dès-lors est réduite presque à rien. Mais la vie de l'espèce est une condition, et la principale, du développement de la vie individuelle. Sans une certaine agglomération d'où naissent des rapports réciproques multipliés, variés, sans une excitation et une aide mutuelle, ce développement est impossible. Seul, que seroit l'homme? Que pourroit-il? Il descendroit au-dessous de la brute. Tout lui manqueroit dans sa solitude, et l'instrument même du progrès, l'instrument de l'intelligence, le langage.