LIVRE VIIe. — CHAPITRE III
De chasseur il devient pasteur, et déjà ce nouvel état permet à la population d'augmenter sur un sol d'égale étendue. Le pasteur dispose de plus de produits et mieux assurés. Ses troupeaux lui fournissent le vêtement et la nourriture, une nourriture qu'il peut indéfiniment conserver pour en user selon ses besoins, qui se renouvelle et se multiplie presque sans autres limites que celles de la production végétale nécessaire à ces mêmes troupeaux. La vie pastorale marque donc un incontestable progrès, et ce progrès se résume dans un développement de puissance ; car ce qui le caractérise est l'empire acquis sur différentes classes d'animaux protégés, soignés, à cause de l'utilité que l'bomme en tire soit comme aliments, soit par l'emploi qu'il fait de leur force obéissante : et ce développement de puissance a nécessité un développement d'intelligence, des observations, des combinaisons , qui ont élargi la sphère de son activité et de sa connoissance, ultérieurement accrue encore par un exercice continuel de la pensée, que favorise un plus grand loisir.
Cet assujettissement de certains animaux devenus les commensaux de l'homme et ses serviteurs, ce peuple de sujets docilement soumis à sa volonté, ces forces vivantes qui fonctionnent sous ses ordres, c'est là certes une immense conquête, une modification profonde opérée dans la nature inférieure à
50 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
l'homme; et de cette conquête résultant pour lui une augmentation de pouvoir, elle lui facilite des conquêtes nouvelles.
Des divers points de vue sous lesquels on peut considérer ce fait si remarquable de la domination de l'homme sur les animaux domptés par lui, il en est un qui doit fixer ici notre attention, car il se lie directement à la philosophie générale des êtres, et à celle de l'homme spécialement. Qu'est-ce que cet ascendant qu'il exerce sur certaines espèces originairement indépendantes? Comment l'expliquer? A quelles lois se rattache-t-il? Evidemment, d'abord, à des lois supérieures à celles des êtres purement organiques, puisqu'il est exclusivement propre à l'homme, qu'aucun animal, de quelque admirable instinct qu'il soit doué, ne partage avec lui ce privilège d'une nature à part. Chez les animaux on observe bien une action exercée parles uns sur les autres, des impressions de frayeur, des manifestations d'antipathie, quelquefois d'attrait; mais jamais on ne vit une espèce s'asservir une autre espèce , la réduire sous sa sujétion , pour en tirer divers genres de service prévus. Or, c'est ce que l'homme a fait, et avant tous les temps dont l'histoire ait gardé le souvenir.
Quoique nécessaire pour établir et conserver cette domination, la force n'en est cependant pas la source originaire, car il existe des animaux beaucoup plus