LIVRE IXe. — CHAPITRE 1er
règles déduites de l'observation. Les inflexions diverses et les différents rhythmes , produisant des effets divers, furent rangés, d'après leurs caractères distinctifs , en des classes rigoureusement déterminées, qui devinrent le fondement des modes. Leurs instruments ne chantoient point, ils n'accompagnoient pas non plus, suivant l'exacte acception du mot, ils servoient seulement à maintenir la voix dans le ton relatif à Tordre des sentiments que le chanteur, le poète, l'orateur même vouloit exprimer.
On voit ici deux choses : comment la musique a sa racine dans la nature de l'homme, et comment l'art, primitivement lié au simple usage de ses facultés et se confondant avec lui, identique, en un mot, avec l'instinct natif, spontané, indélibéré, s'en distingua ensuite peu à peu , et acquit une existence propre , par un nécessaire effet du progrès qui s'opéra dans l'humanité.
Le premier langage émanant de la sensation et du sentiment, se composant; comme celui de l'enfance, de sons expressifs dépourvus de véritable articulation, ne se distinguoit point au fond de la musique, qui n'est non plus qu'an enchaînement régulier de sons expressifs. A mesure que l'intelligence se développa, que les connoissances se multiplièrent, qu'entré dans la sphère des idées, l'homme.
296 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
pour ainsi dire, les dégagea progressivement de leur enveloppe pour les contempler en elles-mêmes, les lia, les combina par les opérations logiques, la langue parlée devint musicalement moins expressive, en ce sens que le son, dans ce qu'il a de relatif à la sensation et au sentiment, ne pouvant représenter, manifester l'idée, subit des modifications nécessaires qui en affoiblirent la puissance sous ce rapport. D'une part donc, en se spiritualisant , d'une autre part, en se mélangeant, ce qui les rendit plus conventionnelles, les langues se dépouillèrent, en une certaine mesure, de l'élément sensible indispensable à l'art. Elles tendirent toujours davantage à agir sur l'esprit plus que sur les sens et les facultés qui y correspondent. La prosodie, l'accent, se conservèrent sans doute, quoique moins prononcés ; mais ils perdirent leur relation prochaine et intime au chant que remplaça la simple parole, dans laquelle les intervalles plus rapprochés cessent d'être appréciables. Entre elle et le chant il resta seulement une affinité qui rappeloit leur origine commune, et qui continua de se manifester par leur étroite liaison, depuis la mélopée, où la parole domine, jusqu'à cette même parole soumise aux règles absolues de l'intonation, des intervalles, de la mesure et du rhythme, où le chant a le rang principal. Mais la musique, désormais distincte 7