‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 154 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE Ier

eut une existence et des lois à part. Elle abandonna au pur langage l'expression directe des idées, se bornant à parler aux facultés sensitivesde l'homme, dans leur rapport avec le son : d'où son caractère d'universalité. Et dans cet état, qui est celui on nous allons la considérer, on ne sauroit la mieux définir qu'en l'appelant une langue sans consonnes. Elle part de la sensation pour s'élever à l'idée, qu'elle ne représente qu'indirectement, qu'elle fait pressentir dans un vague lointain, sous les ombres flottantes qui l'enveloppent. Elle ne la révèle point à l'esprit avec la netteté qui produit la compréhension, mais elle détermine un état, excite des émotions correspondantes à sa nature mystérieusement voilée. Là s'arrête l'effet de la musique, son efficace propre. Le langage articulé, au contraire, part de l'idée, il la représente immédiatement, et n'a qu'un rapport indirect à la sensation. Le langage musical et le langage articulé procèdent donc d'une manière inverse, et, bien qu'ils sortent d'une même racine, il existe entre eux une différence profonde. La puissance de la musique a sa raison dans l'essence même du son qui , manifestant ce que les êtres ont de plus intime *, agit aussi sur ce qu'ont

1 Cette propriété inhérente au son de manifester, d'exprimer la forme intime des êtres, lui est exclusivement propre : les couleurs, relatives à la limite, ne manifestant directement que la forme extérieure, la figure, soit du corps entier, soit de ses molécules

298 IIe PARTIE. >— DE L'HOMME.

de plus intime ceux qui perçoivent cette manifestation. C'est pourquoi elle ne dépend pas des simples lois du nombre appliquées à la résonnance des corps sonores. Elle est le résultat de l'action des lois physiques, physiologiques et morales, action qui s'exerce directement sur le principe interne qui constitue la nature des êtres. La musique offre donc trois degrés ou trois divisions correspondantes à ces trois ordres de lois, qui correspondent eux-mêmes aux trois ordres d'êtres inorganiques, organisés et intelligents ; et ces lois se combinent à mesure qu'on s'élève d'un degré à l'autre, comme les formes constitutives de la nature des êtres se combinent ellesmêmes à mesure que ceux-ci s'élèvent dans la série indéfiniment croissante des existences créées.

Le premier degré, ou la musique dans ses relations avec les corps inorganisés, dépend des lois purement physiques, desquelles le nombre est l'expression naturelle ^nécessaire ; et tous les arts dont nous avons précédemment traité, dépendent aussi, dans leurs éléments, pour parler de la sorte, matériels, des lois physiques ou des lois du nombre. Rien n'échappe à ces lois, parce que rien, dans la Création, qui ne soit limité. Subordonnées de plus en

intégrantes visibles. C'est pourquoi il n'existe ni ne sauroit exister de musique des couleurs; et quand le Père Castel, croyant en créer une, imagina son clavecin oculaire, il étoit abusé par une idée complètement chimérique.

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