LIVRE IXe. — CHAPITRE 1er
« ajoute Villoteau, ces principes fondés sur le sys- « tème de l'accord de la lyre à quatre cordes des <( Grecs, étoient une extension de ceux que les an- « ciens Égyptiens avoient déterminés dans l'accord « de leur lyre à trois cordes. Dans l'accord de la « lyre à trois cordes, le son du milieu formoit la « quarte avec le grave et avec l'aigu, et les deux « sons extrêmes rendoient l'octave : c'étoit la plus « grande étendue que la voix devoit parcourir dans « le discours ordinaire *. »
On voit quels liens étroits unissoient dans l'antiquité la musique et la parole, ou plutôt comment la musique n'étoit que la parole même soumise à des lois dérivées de la nature du son et de la nature de Thomme, aûn d'en augmenter la puissance et d'en diriger l'action à certaines fins d ordre et de perfectionnement; d'où il suit que l'expression morale en formoit la partie la plus importante. En répétant leurs chants religieux, les peuples, élevés au-dessus du monde des corps et de ses phénomènes, reportoient leur pensée vers la source infinie de tout ce qui est; ils s'exerçoient à l'adoration, à la prière, aux contemplations qui détachent des choses infimes et passagères. D'autres chants leur rappeloient les enseignements du devoir, réveilloient, nourrissoient en eux les affections légi- * Mémoire sur la musique de l'antique Egypte; p. 315.
528 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
times et pures, affermissoient au fond des cœurs les saintes relations sur lesquelles reposent et la famille et la cité. Car, nous ne saurions trop le redire, la fonction propre du chant ou de l'élément musical de la parole étoit d'unir inséparablement l'idée pure que saisit l'esprit et le sentiment qui s'y doit joindre, de l'exciter par l'intonation , le rhythme, l'accent, en un mot, par l'action physique et physiologique de la voix. La musique, ainsi conçue, étoit donc l'expression complète de la vie sociale et intellectuelle, et conséquemment l'on pouvoit apprécier, sous ce rapport, l'état d'une nation par le caractère de ses chants, le système et les règles fondamentales de sa musique. Religieuse, grave, sévère originairement, elle repoussoit avec une rigueur inflexible les modes correspondants aux passions que l'homme doit réprimer. Peu à peu néanmoins ils parvinrent à s'y introduire, à mesure que s'affoiblissoient les croyances antiques et que les mœurs déclinoient. L'art, déchu de sa vraie grandeur, cessa de se proposer un but conforme à sa destination, un but spirituel et moral, et par là même il rompit le lien qui le rattachoit à son type idéal, au principe infini du Beau. Le seul plaisir étant désormais sa fin, il tomba des sublimes hauteurs du sentiment et de la pensée dans la sensation pure, sombre abime où se perdent tous les