‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 173 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE 1er · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE 1er

On voit combien cette musique diffère de notre musique moderne. Elle se rapproche davantage de celle des anciens, telle qu'ils la concevoient lorsqu'elle n'étoit encore pour eux que la parole expressive, soumise aux règles des intervalles harmoniques ; et si quelque chose peut faire comprendre ce qu'est le pouvoir propre de l'expression, indépendamment de tous les moyens accessoires d'effet, le pouvoir de la pure mélodie dans ses rapports avec le sentiment intime et les lois spirituelles de l'homme, c'est l'incomparable beauté de quelquesuns des chants de l'Église, de certaines parties, par exemple, de la messe des morts, selon le rit romain. Ces mélodies sans rhythme et sans mesure rigoureusement déterminés, semblables au cri pathétique, profond, qui s'échappe des entrailles, saisissent, remuent, pénétrent, avec la puissance irrésistible de la nature même.

Pendant de longs âges, la musique chrétienne se composa exclusivement de chants exécutés soit par une seule voix, soit par plusieurs voix à l'unisson. L'harmonie étoit inconnue. Diverses causes concoururent à sa lente formation ; avant tout , l'instinct naturel , l'impérieux besoin de réaliser les rapports pressentis entre les sons; et secondairement, l'étude théorique de ces mêmes rapports, le développement de l'orgue qui se prêtoit à la production des accords?

334 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

la notation perfectionnée par les successeurs de Gui d'Arezzo. Lorsqu'aux neumes et aux lettres grégoriennes, on eut substitué des points carrés ou ronds sur des lignes parallèles et dans leurs intervalles, les relations harmoniques des tons devinrent , pour ainsi parler, sensibles à la vue, et la facilité de les noter rendit l'exécution plus sûre et plus facile. De là le nom de contre-point *, qui, de nos jours encore, désigne la science de l'harmonie.

Mais il existe deux genres d'harmonie , l'harmonie consonnaute et la dissonnante. La consonnance est un accord qui ne se résout sur aucun autre, qui n'est point appellatif d'un autre accord, qui ne laisse rien à désirer dans la plénitude de son repos; et conséquemment la musique consonnante exclut toute espèce de modulations. La dissonnance , au contraire, marque une transition, elle tient l'oreille comme en suspens, jusqu'à ce qu'elle se résolve dans une consonnance qui donne à l'ouïe la sensation de quelque chose d'achevé et de complet.

Or, dans la tonalité du plain-chant, le rapport de la note sensible avec le quatrième degré n'existant pas, lharmonie ne peut être consonnante j elle ne module pas. S'il se fait un changement de ton, ce changement s'opère sans préparation, sans liaison ;

1 Punctus ùontra punctum, point placé au dessous d'un autre point, avec lequel il a un rapport harmonique.

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