LIVRE IXe. — CHAPITRE 1er
roit pu naturellement passer de l'accord parfait ou consonnant aux accords dissonnants, si Ton s'en étoit tenu strictement au système musical des Grecs. L'accord consonnant se compose de trois notes , la tonique ou fondamentale, la médiante et la dominante : or, c'est précisément sur ces trois notes que repose la constitution du tétracorde. Il semble donc que le progrès immense dont Monteverde est le premier auteur, soit dû en partie à la constitution moins régulière à certains égards de notre échelle diatonique.
Au moyen des modulations par lesquelles les tons se lient aux tons, les ordres de sons aux ordres de sons, il n'est pas un sentiment que l'art ne puisse exprimer avec toutes ses nuances. Indispensables pour moduler, les dissonnances appartiennent donc à l'essence même de l'art complet. Elles sont dans la musique ce qu'est dans la peinture le jeu de la lumière et de l'ombre, leur opposition harmonique , le clair-obscur enfin dont les effets ont tant de puissance. Et leur fonction n'est pas seulement d'opérer le passage naturel d'un ton à un autre ton, elles expriment encore immédiatement ces discordances aiguës qui nous frappent dans les passions humaines et dans la nature même.
Mais les dissonnances harmoniques appellent forcément un autre genre de dissonnances , les dis-
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sonnances de rhythmes , ou des rhythmes suspendus, brisés, en rapport avec le désordre des sentiments et des accents : l'un suit de l'autre. Aussi les plus grands maîtres, Hayden, Gluck, Weber, Beethoven, offrent-ils des exemples de l'emploi de ce nouveau moyen. Qu'on en puisse abuser, nul ne le conteste : il a cela de commun avec les autres moyens de l'art. Mais nécessaire à l'expression des dissonnances humaines, pour user de ce mot, ou au développement complet de l'élément dramatique et passionné, il triomphera de l'habitude et des règles arbitraires , comme en ont triomphé les innovations bien plus audacieuses de Monteverde.
Carissimi avoit terminé la période de Palestrina. Quoique , après lui , la musique d'église ait encore produit d'admirables œuvres 1 , elle déclina néanmoins toujours, modifiée de plus en pljfs par la musique profane dans laquelle elle tendit à s'ab-
* Si nous écrivions l'histoire de l'art, au lieu d'en rechercher uniquement les principes philosophiques, c'eût été ici le lieu de parler de J. Sébastien Bach, de Handel et de Hayden, à qui l'on doit Mozart. Ces trois grands maîtres appliquèrent leur génie à reproduire, sous les conditions de l'art moderne, le caractère et les effets de l'ancienne musique religieuse. Ils y réussirent, autant que le permettoit la différence fondamentale des deux tonalités. Marcello s'étoit assigné la même tâche en Italie, et il y montra un génie égal. Mais la pente des choses étoit plus forte que la résistance des hommes, et la décadence de l'art religieux ne tarda pas à se consommer.
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sorber. Au temple succéda le théâtre, image d'une société qu'abandonnoit l'esprit austère du christianisme ancien. Les hommes n'habitoient plus les régions idéales du dogme j las du calme des cieux , de la contemplation du Vrai et du Beau dans leur source éternelle, il leur falloit le mouvement de la terre, ses vives émotions, ses enivrants prestiges et ses illusions passionnées. Toutefois, comme la peinture se partagea, vers la même époque, entre deux tendances , l'une où prévaloit l'élément spirituel de l'art, que représente le dessin; l'autre où dominoit avec la couleur l'élément matériel, il se forma aussi , dans la musique de théâtre , ce qu'on pourroit appeler deux écoles, qui , perpétuées sans interruption , subsistent encore aujourd'hui même. Lune , modelant ses chants sur la déclamation ou l'accent naturel, rechercha surtout la vérité de l'expression,-, l'autre se proposa presque uniquement pour but le plaisir sensuel de l'oreille. Ce lut, en général , la pente et l'écueil de la musique italienne, si heureusement inspirée d'ailleurs. Ses chants gracieux , suaves , quoique souvent surchargés d'ornements parasites que réprouve un goût délicat et sévère, n'empruntent leur charme que d'eux-mêmes, et non de leur rapport intime avec un sentiment déterminé dont ils soient, en quelque sorte, inséparables j et c'est pourquoi ils peuvent s'adapter à
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peu près également aux paroles les plus différentes. Séparez, au contraire, des paroles pour lesquelles ils ont été faits , la plupart des chants de Gluck, de M >zart, de Grétry, vous en détruirez presque tout l'effet. Les uns vous bercent comme un doux rêve , ils agissent sur les sens et les émeuvent par une molle et vague impression ; les autres parlent à ce qui sent et pense. Ces deux genres de musique se ressemblent, du reste, en ceci, qu'ayant pour organe principal la voix , ils répondent directement à la mélodie , et c'est en eux qu'on doit spécialement étudier les progrès de cette partie de l'art, dans ses relations immédiates avec les manifestations de l'homme.
L'Allemagne s'attacha particulièrement à perfectionner l'harmonie; ce qui ne veut pas dire qu'elle ait manqué du génie mélodique, ni que l'Italie n'ait pas produit de profonds harmonistes. Nous indiquons seulement la tendance dominante de l'art en chacun de ces deux pays. Ainsi qu'on l'a vu, plus en rapport avec la création inférieure qu'avec l'homme, l'harmonie puise ses principaux moyens dans l'instrumentation. Là est sa puisssance qui dépend de deux causes , des accords donnés naturellement par les instruments à cordes, et de l'intime relation des instruments à vent avec la voix des êtres animés ; à quoi il faut joindre la diversité indéfinie des