LIVRE IXe. — CHAPITRE Ier
du manteau de la nuit. Un chant simple et doux se fait entendre; les échos le répètent de vallée en vallée. Il semble que vous erriez sur l'herbe humide encore, au pied des coteaux, alors que les bois, les prairies, les champs exhalent comme une vapeur d'harmonie indéfinissable. Mille accidents de lumière déroulent sous vos yeux des tableaux variés : le son invisible, mystère étrange, s'obscurcit ou se revêt d'un vif éclat. Peu à peu le soleil monte, l'air s'embrase. Aux travaux suspendus succèdent des danses joyeuses. Cependant les nuages s'amoncèlent, un bruit sourd et lointain, parti on ne sait d'où, annonce l'orage; on ne le voit pas encore, on le pressent ; il grossit et s'approche ; l'éclair sillonne la nuée, la foudre la déchire avec un fracas horrible. Les danses s'interrompent, les pasteurs effrayés se dispersent. Mais bientôt après, le ciel recouvrant sa splendeur, ils se rassemblent de nouveau pour exprimer dans un hymne simple comme leurs cœurs, magnifique comme l'œuvre de Dieu, la reconnoissance , l'adoration , l'amour , tous les sentiments qui font de l'homme, en quelque manière, l'interprète des êtres inférieurs, des êtres innombrables qu'il résume en soi.
Dans un autre moment, le poète oubliant la terre, séparé de ce qui frappe les sens, vous associe à ces impressions que l'on ne sauroit décrire, qui sem-
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blent n'être produites par rien d'existant, rêves aériens de la fantaisie qu'un souffle inconnu berce mollement en des espaces indéfinis dont les horizons changent, varient, se transforment comme les aspects mobiles et les teintes du couchant, à l'heure mystérieuse où le crépuscule déploie ses ailes demiopaques et demi-transparentes.
Un spectacle plus solennel , une vision plus grande va maintenant s'offrir à vous. N'êtes-vous pas transporté, dès les premières mesures, en une sphère idéale? N'assistez - vous pas à la naissance d'un monde? Tout d'abord y est indistinct, compact en quelque sorte. Successivement les objets se dessinent, se détachent du fonds uniforme. Soutenus par la basse qui les ramène à l'unité, les accords se produisent et s'enchaînent selon le mouvement d'une mélodie, expression de l'homme et des impressions qu'il reçoit de la nature en travail devant lui, travail obscur, élémentaire, des forces aveugles et primordiales. Puis soudain la vie apparoit. Un chant qui germoit dans l'harmonie se dégage tout-à-coup de ses enveloppes. D'autres voix répondent à cette première voix ; elles se mêlent, s'entrelacent, fuient, reviennent, quelquefois soupirent solitaires, quelquefois éclatent toutes ensemble, comme si, de la profonde et vaste poitrine de l'orchestre, sortoit la voix même de la Création.