LIVRE IXe. — CHAPITRE II
bouche des dieux, des monarques, des héros, des grands, de tous les personnages supposés, d'une manière quelconque, au-dessus de l'humanité , ou seulement en dehors d'elle. A une nature de convention, il falloit une langue aussi de convention : de là dépendoit, en partie, la vérité de l'art. Mettez en prose Tlliade , l'Enéide , Athalie, Rodogune, et, dans un genre bien différent, Les animaux malades de la peste, le langage sera , sans aucun doute , matériellement plus naturel, mais en même temps il sera moins vrai. On ne sauroit trop rappeler cette belle loi d'unité, en vertu de laquelle le développement de l'Art représente, dans ses phases progressives, le développement de l'homme qui représente lui-même le développement de la Création. Nous l'avons montré pour l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique. On a vu que, comme la structure physique de l'univers étoit tout ensemble le lieu primitif, la matrice où se forment les êtres de plus en plus parfaits, et le temple que Dieu remplit de soi, le temple étoit aussi la première production de l'Art humain, le lieu primitif, la matrice de tous les autres arts, qu'il engendre successivement par une sorte d'évolution organique et spontanée. Ainsi la poésie, expression directe de l'homme intelligent et moral, fut d'abord un élan vers le Créateur, une
voix d'adoration, de reconnoissance et d'amour, tous m. 23
554 IIe PARTIE.— DE L'HOMME.
Les anciens Védas ne sont qu'un recueil d'hymnes, et les chants conservés dans les sanctuaires de Tantique Grèce, répétés de siècle en siècle dans les cérémonies des mystères, n'étoient que cela non plus. Le mouvement instinctif vers le Principe infini de Têtre, est, dans la sphère de ce qui sent et pense, la manifestation de la loi nécessaire, selon laquelle les êtres de tous ordres gravitent vers le Centre éternel, vers la Cause suprême, raison de leur origine et terme de leur tendance. La puissante attraction qui lie les mondes aux mondes jusqu'aux dernières limites de l'espace n'est qu'une branche de cette loi souveraine et universelle. Radicalement toujours identique , elle se diversifie dans ses apparences, mais ses apparences seules, à mesure que les êtres s'élèvent. Au moment où elle naît à l'intelligence, une impulsion interne, naturelle, indélibérée, porte la créature à chercher la vie à sa source même, à l'aspirer en soi, à se désaltérer à la mamelle divine, comme l'enfant à celle de sa mère. Ses désirs, son amour montent d'euxmêmes, montent perpétuellement ; elle voudroit se plonger, se perdre dans cet immense océan du Vrai, du Bien, du Beau, dont elle découvre à peine une ombre, s'y dilater sans fin, s'y abreuver de la lumière vivante, pur aliment de l'esprit, s'absorber en elle, devenir un avec ce qui est tout. Ces désirs,