‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 186 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE II

et de l'activité humaine. Chose singulière en apparence , elle offre à la fois un spiritualisme moins prononce et une moins vive préoccupation de la Nature et de ses puissances fatales. Et c'est que l'épopée indienne, liée à des idées selon lesquelles le Créateur et la Création n'étoient que deux faces d'une même unité, spiritualisoit la matière et matérialisoit l'esprit dans cette unité indivisible , prêtant ainsi à la Nature et à ses énergies le caractère d'infini propre à la Cause suprême, a TÈtre nécessaire, absolu ; et qu'en outre, par une conséquence de ces primitives conceptions, ne voyant qu'une fiction, une illusion de la pensée dans l'individualisation des êtres au sein du grand Tout , elle représentoit bien plutôt l'homme cosmique que l'homme véritable , circonscrit en soi, doué d'une existence individuellement complète.

Homère nous transporte en un monde correspondant à des conceptions directement contraires. L'unité panthéistique a été brisée. En possession de lui-même, de la plénitude de sa vie' de sa personnalité , Thomme n'est plus cette espèce d'ombre flottante comme un type idéal dans l'immensité de l'Etre infini. L'Etre infini lui-même cessant d'être l'objet de la contemplation pure de l'esprit, est rentré dans ses mystérieuses profondeurs. Il n'en reste qu'une image décomposée selon ses aspects

362 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

divers, et revêtue de la forme humaine. L'homme étoit absorbé en Dieu et dans la Nature une avec Dieu, Dieu est maintenant absorbé dans l'homme. Multiplié individuellement , il agit comme lui, se passionne comme lui, et ces Dieux humains qui se divisent , s'injurient , se combattent , s'irritent , s'apaisent, s'affligent et se réjouissent, ne se distinguent de lui que par le privilège de l'immortalité et par une puissance plus grande.

Ainsi l'épopée homérique marque l'époque où l'homme, ayant acquis une pleine conscience de soi, se sentit libre au sein de l'univers ; et en même temps elle représente ses modes d'activité, la religion, les lois, les coutumes, les mœurs, la civilisation enfin, telle qu'elle se développa chez les Grecs sous l'influence dorienne. Récemment descendus de leurs âpres montagnes, tout près encore de l'état grossier, à moitié sauvage, de leurs rudes ancêtres, ils offrent un mélange singulièrement poétique de barbarie et d'héroïsme, de passions farouches et de tendresse naïve, d'idées morales, imparfaites, confuses, et des sentiments les plus délicats, des instincts les plus généreux. Leurs yeux, où tout-àl'heure étinceloit la colère, se mouillent des saintes larmes de la pitié. Les liens de la famille et ceux de la sympathie ont formé parmi eux la trame première, indestructible de la société. Le père, la mère, l'époux,

Page 1