LIVRE VIIe. — CHAPITRE lit
Le pouvoir que l'homme exerce comme pasteur sur le règne animal , il l'exerce comme agriculteur sur le règne végétal ; la culture n'est que cela , elle n'est que l'action de l'homme sur la Nature de plus en plus soumise à son empire; et, s'il ne devient agriculteur qu'après avoir été chasseur et pasteur, c'est, entre autres raisons, qu'il lui a fallu d'abord combattre et détruire les animaux qui ravageroient ses domaines , plier à l'obéissance ceux dont l'aide lui est indispensable pour ce genre pénible et compliqué de travaux, inventer enfin et fabriquer des instruments qui suppléent à l'insuffisance de ses organes, et sans lesquels toute culture seroit impossible.
Cette nécessité de certains instruments, pour les opérations môme les plus simples de l'agriculture, devient le principe de développements nouveaux. On voit apparoitre les arts mécaniques , dont les procédés vont sans cesse se perfectionnant. L'industrie naissante excite la pensée, éveille l'esprit de recherche et d'observation, provoque les tentatives et les expériences , et en même temps elle remédie à la trop grande dispersion des hommes; elle les rapproche , elle les concentre sur un même point , elle les oblige à combiner, à mettre en commun leurs forces intellectuelles et physiques : d'où l'accélération du progrès. Et voyez quel espace il a déjà par-
36 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
couru, quelle magnifique évolution des puissances actives inhérentes à la nature humaine 1 Simple chasseur, l'homme ne vit encore qu'à la manière des animaux, cherchant comme eux sa proie, la combattant et la dévorant. 11 n'exerce guère , au degré près , sur le monde extérieur, qu'un pouvoir semblable à celui de ces mêmes animaux avec lesquels il est en guerre : seulement il trouve en soi , dans son intelligence, des moyens qu'ils n'ont pas de s'assurer une supériorité toujours plus marquée, des victoires toujours plus faciles, dans celte guerre mutuelle.
Il se crée ensuite parmi eux des auxiliaires dociles, il s'asservit certaines espèces pour en tirer différents genres d'utilité, il tourne à son profit et leur force et leurs instincts mêmes qu'il dirige à des fins inconnues d'eux , et qu'il modifie par l'influence de sa volonté intelligente et libre. Lui seul, sur notre globe, est doué de cette puissance. Aucun être purement organique ne réduisit jamais sous sa domination d'autres êtres, soit de même nature, soit de nature diverse, quelque inférieurs qu'ils fussent à lui. Fatalement renfermés dans un cercle dont ils ne sauroient franchir les limites fixées par les lois de la Création , ils ne disposent que de leurs forces propres, parce que leurs forces sont proportionnées à l'instinct qui en use ; que des forces plus grandes,