LIVRE IXe. — CHAPITRE II
écrivains faciles, élégants, mais dépourvus de la puissance qui crée. Rome , après Lucrèce , n'a produit que deux poètes vraiment dignes de ce nom, Virgile et Horace. Au temps où ils vécurent, presque toutes les sources de la poésie primitive étoient desséchées. Us ne purent donc enfanter de ces œuvres qui apparoissent à l'origine comme des révélations du Beau infini et comme les types éternels de Fart ; mais tous deux trouvèrent en eux-mêmes assez de richesses pour se faire un rang voisin du premier. Ils furent poètes de la seule manière dont on puisse l'être lorsque la foi s'est éteinte et que les mœurs ont perdu leur simplicité naïve, par le sentiment de la nature et de l'humanité, joint dans l'un à la tendresse du cœur, dans l'autre à la finesse pénétrante et à l'exquise délicatesse de la pensée. Le tumulte des cités, leur bruit vide les importunoit également. Alors il s'élevoit en eux des regrets d'une tristesse singulière, d'impétueux désirs pareils à ceux que l'instinct éveille dans l'oiseau de passage, quand vient la saison du départ. Rêvant la paix et les loisirs de sa petite maison de Sabine, le poète de Tibur demandoit la campagne et ses ombrages, et son silence, pour y boire l'oubli d'une vie agitée 1.
1 0 rus, quando ego te adspiciam! quandoque licebit, Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere sollicita jucunda oblivia vit» !
Sermon, ]Lib, VI, Sat. VI,
380 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
Le cigne de Mantoue, fatigué de son vol, aspiroit à se reposer dans les fraîches vallées arrosées par des fleuves limpides, sur les pentes de l'Hémus et du Taygète, cher aux jeunes filles de la Laconie, aux bords du Sperchius, sous l'épais feuillage des forêts *. Et ce n'est pas seulement dans ses poëmes champêtres que ce chantre harmonieux de la nature révèle l'amour qu'elle lui inspiroit : à chaque instant il se manifeste dans son épopée même, et avec la peinture si vraie des passions les plus vives, des plus purs sentiments, des plus douces sympathies qui puissent unir les hommes, il en fait le charme principal.
Quoique la lyre d'Horace rende aussi des sons mélancoliques et tendres, il intéresse le plus souvent et sait plaire par d'autres moyens. La raison, l'expérience des choses, un esprit détrompé des illusions vulgaires, sans humeur chagrine et sans amertume, voilà ce qui domine en lui. Il a jeté sur la vie humaine un regard profond ; il l'a vue passer comme le rêve d'une ombre, et se riant de ceux qui croient au lendemain , il invite le sage à
1 Rura mihi, et rigui placeant in vallibus amnes; Flumina amem silvasque inglorius. 0, ubi campi, Sperchius que, et virginibus bacchata Lacœnis Taygeta ! 0, qui me gelidis in vallibus Hgemi, Sistat, etingenti ramorum protegat urnbra !
Georg. Lib. II.