‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 195 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE If · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE If

jouir de l'heure présente , la seule qui lui appartienne , à semer de fleurs le court trajet qui sépare le berceau de la tombe. Quel que soit le vice de cette philosophie demi-stoïque, demi-épicurienne, qui ne tient nul compte des devoirs de l'homme et de sa destination providentielle , elle a néanmoins un côté vrai , un côté par lequel elle correspond à nos instincts intimes : car tout ce qui nous rappelle la fuite rapide de notre existence d'un moment , l'incertitude du jour qui suit , la folie de nos vœux, l'inanité de nos espérances , a pour nous un attrait mystérieux qui ne s'épuise jamais.

La pureté, la beauté de la forme en offre un autre non moins puissant, et on le retrouve au même degré dans les productions, si différentes d'ailleurs, de ces deux grands poètes. Avec eux finit la période de Fart qui a précédé le christianisme. Il falloit, pour qu'il renaquit, que d'une nouvelle doctrine, d'une religion nouvelle sortît une nouvelle foi. Nous allons le voir de rechef, renfermé d'abord dans le sanctuaire comme l'enfant dans le sein maternel, y croitre peu à peu, s'y organiser, pour user de ce mot, et se développer ensuite dans le même ordre où il s'étoit développé originairement : tant sont immuables dans leur magnifique unité les lois de son évolution, laquelle n'est qu'une face de l'évolution de l'homme même.

582 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

La poésie de l'Eglise eut deux origines, une origine juive, et une origine immédiatement liée à l'esprit et au caractère propre de la religion qui s'établissoit. Comme tout ce qui doit durer, le christianisme, loin de rompre avec le passé, y étendit ses fortes racines, et se rattacha à celle même de la race humaine. Il accepta les traditions conservées par les Juifs, il s'en nourrit en quelque manière, se les assimila en les modiflant, et les transforma en sa propre substance. N'étant dès-lors, à ce point de vue, que le judaïsme interprété et développé, que la réalité de ses symboles, l'accomplissement des grandes promesses dont le peuple de Dieu étoit le dépositaire, les livres sacrés pour ce peuple furent également sacrés pour lui, et les chants hébraïques devinrent ainsi ses premiers chants. Toutefois l'esprit exclusif et dur de l'institution mosaïque contrastoit trop avec la loi de fraternelle égalité, de dévoûment et de charité universelle, promulguée par le Christ, pour que la poésie des Hébreux fût l'expression complète des croyances et des sentiments qui peu à peu se répandoient dans le monde. D'ailleurs , à mesure qu'elles se formoient, les conceptions théologiques durent avoir aussi leur manifestation relative à l'art : d'où la poésie proprement chrétienne, correspondante à l'architecture, à la sculpture, à la

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